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MONTRÉAL- Il semble qu'un moment extraordinaire de l'histoire des Canadiens de Montréal remontant à plus de 75 ans ait besoin de quelques correctifs.

Voici ce qui est certain : le 28 décembre 1944, l'attaquant des Canadiens Maurice Richard a établi un record de la LNH avec huit points dans un seul match en inscrivant cinq buts et trois passes dans le gain de 9-1 de Montréal contre les Red Wings de Detroit au Forum.
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L'histoire, répétée, magnifiée et transmise pendant trois quarts de siècle, raconte qu'avant le match, le Rocket avait passé la journée à procéder au déménagement de son épouse, Lucille, et de leur fille Huguette, d'un bout à l'autre de Montréal, transportant des meubles au deuxième étage d'un duplex dans un froid sibérien avec du vent et de la neige.
Mais si l'on se fie aux commentaires émis par Richard à un chroniqueur d'un journal francophone de Montréal presque 15 ans plus tard, des propos découverts dans un microfilm archivé, le fougueux attaquant avait déménagé la journée précédente et il avait passé la journée du match à défaire des boites dans sa nouvelle maison. Ça ne diminue en rien ce qu'il a accompli durant cette soirée historique, mais ça change quelque peu l'une des grandes histoires à propos du Rocket.
Les détails de l'histoire, comme elle a toujours été racontée, stipulent que Richard est débarqué au Forum le 28 décembre en suppliant l'entraîneur Dick Irvin pour ne pas jouer, affirmant qu'il était exténué après une journée de déménagement. À la demande d'Irvin, il a enfilé son uniforme en se faisant dire que s'il était trop fatigué après une présence ou deux, il pourrait se retirer du match.
Richard a marqué 67 secondes après la mise en jeu initiale, décidant apparemment qu'il allait continuer à jouer avant d'électriser un Forum plein à craquer avec une performance ayant marqué l'histoire. Son cinquième but a été le 24e de la saison 1944-45. Il était alors presque à mi-chemin de devenir le premier joueur de la LNH à inscrire 50 filets en une saison.

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Quinze ans après l'exploit, à sa dernière saison dans la LNH, Richard a confié que la journée du déménagement ne s'était pas réellement déroulée comme elle a été racontée. Il s'agit d'une histoire qui a été glorifiée dans des articles, des livres, des documentaires et dans un film sur la vie du Rocket sorti en 2005.
Le 16 octobre 1959, Frank Selke, le directeur général des Canadiens à l'époque, discutait avec le chroniqueur de La Presse Gérald Champagne à propos du déménagement de sa propre famille lors de la journée précédente.
« Ç'a pris toute la journée, j'étais épuisé et j'ai pensé à Maurice Richard », a indiqué Selke au journaliste.
Le DG a ensuite regardé Richard, qui en était à sa 17e saison en 18 ans de carrière, dans le vestiaire du Forum et il a demandé à son capitaine : « Quel âge avais-tu quand tu as marqué cinq buts le jour de ton déménagement? Tu devais être jeune. »

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Richard a répondu : « J'avais 23 ans. Certains journalistes ont rapporté que j'avais déménagé mes meubles toute la journée avant le match contre Detroit au Forum ce soir-là, mais ce n'est pas vrai. La vérité, c'est que j'ai déménagé la veille, le 27 décembre, et je suis allé au lit tard. Puis, le 28 décembre, j'ai passé la journée à placer des meubles dans notre nouvelle maison sur la rue Papineau.
« Quand je suis arrivé au Forum, j'étais fatigué. Pourquoi le cacher? Dans ce match contre Detroit, j'ai probablement joué de chance un peu. Harry Lumley (qui venait alors d'avoir 18 ans) était devant le filet des Red Wings et il a toujours été mon gardien favori. »
Avec raison. Richard a marqué 88 de ses 544 buts en carrière contre Lumley, un total de loin supérieur à son nombre de buts marqués contre tout autre gardien.
« Maurice Richard est précis quand il décoche des tirs sur la glace, et il aime que ce qui est écrit à propos de lui soit tout aussi précis », a écrit Champagne dans sa chronique publiée dans La Presse en 1959. « Il voulait clarifier certaines choses à propos de la journée de son célèbre exploit, le 28 décembre 1944. »
Ce détail était nouveau, même pour la famille de Richard.
« Je n'avais jamais entendu parler de cette histoire », a mentionné Maurice Richard fils cette semaine, quand on l'a questionné sur le fait que son père avait discrètement rectifié le tir plusieurs années plus tard. « Je connais seulement l'histoire de son match de huit points en raison de ce que j'ai lu au fil des années. »
Le journaliste Dick Irvin Jr., qui a été admis au Temple de la renommée, alors âgé de 12 ans, n'était pas simplement au match, il était assis au banc des Canadiens à l'invitation de son père, l'entraîneur de l'équipe.

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La famille d'Irvin Sr. est demeurée à Regina, en Saskatchewan, quand il a dirigé à Montréal, mais son épouse et leurs deux enfants venaient lui rendre visite en train à l'occasion. C'est la raison pour laquelle Bertha, Fay, alors âgée de 8 ans, et le jeune Dick étaient au Forum ce soir-là.
Irvin Jr. se rappelle que les équipes de la LNH, durant les années de guerre, pouvaient habiller seulement 14 joueurs : neuf attaquants, quatre défenseurs et un gardien.
« Il y avait donc énormément de place au bout du banc, et mon père m'a assis là », a-t-il raconté, riant en se remémorant ce souvenir. « John Getliffe, dont le père Ray était dans l'équipe, était assis sur une chaise en bois à côté de moi. »
Le premier but de Richard a été marqué à 1:07 de la première période et a été suivi par trois autres filets au deuxième engagement, puis un dernier à mi-chemin en troisième période. Ses passes ont été amassées sur des buts des autres membres de la Punch Line : Elmer Lach, deux fois, et Toe Blake.

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« Richard a connu l'une de ces soirées où il semble être un véritable surdoué du hockey », a écrit le chroniqueur du Montreal Gazette Dink Carroll le jour suivant. « Hier soir, il a fait des jeux électrisants que seul lui est capable d'accomplir en ce moment dans la LNH. »
Au bout du banc des Canadiens, le fils de l'entraîneur était aux premières loges de ce moment historique.
« Je me souviens de l'un des buts de Richard, a dit Irvin. Il est revenu au banc et le thérapeute a enroulé une serviette autour de son cou quand il s'est assis à côté de moi. Je me suis dit que tout le monde dans l'édifice allait se demander qui était l'enfant assis aux côtés du Rocket. »
Le but de Richard en troisième période a égalé le record de la LNH de sept points dans un seul match, alors partagé par 11 joueurs.
« Chaque fois qu'il sautait sur la glace, la foule retenait son souffle », a écrit Carroll.

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Le score était de 8-0 quand Syd Howe, de Detroit, a mis fin à la tentative de jeu blanc du gardien Bill Durnan à 13:16 de la troisième période.
Lach a inscrit le neuvième but de Montréal avec 13 secondes à jouer. Tout le monde dans l'aréna a retenu son souffle jusqu'à l'annonce du but, puis les partisans ont explosé de joie.
Irvin se rappelle que son père, qui n'avait rien à faire des fanfaronnades de l'entraîneur des Red Wings Jack Adams, avait envoyé Lach au banc de Detroit pour demander à Adams s'il voulait déclarer forfait, alors que les Canadiens continuaient d'accumuler les buts. La suite n'a pas été jolie.
« Sur le dernier point de Richard, mon père est devenu fou de rage envers l'arbitre (King Clancy), qui a dû se rendre au banc des punitions pour donner sa version du but, a raconté Irvin. Papa lui a rappelé que le Rocket avait obtenu une passe, ce qui lui conférerait le record. »
Heureusement, la performance offensive de Richard est tout ce que l'on a retenu de cette soirée. Ç'aurait toutefois pu être différent, car la veille, le propriétaire des Maple Leafs de Toronto Conn Smythe avait créé un tollé en offrant 25 000$ aux Canadiens pour obtenir le contrat de Richard. On a bien sûr tourné cette offre au ridicule.

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Richard est l'un de 13 joueurs à avoir obtenu huit points dans une rencontre. Le seul joueur à avoir fait mieux est Darryl Sittler, qui a établi le record de la LNH avec 10 points (six buts, quatre mentions d'aide) chez les Maple Leafs le 7 février 1976.
« Au cours de la dernière période, a écrit Carroll, les 12 744 partisans entassés comme des sardines au Forum, bien au fait que Richard était en voie d'établir un nouveau record, ont rugi avec fébrilité chaque fois qu'il a touché la rondelle.
« Ç'a été une grande soirée pour Richard, qui a mérité qu'on l'encense en raison de ses buts exceptionnels. Il les a tous marqués de manière un peu différente, ce qui fait que la chance n'a pas été un facteur, et il s'est établi comme l'une des vedettes de la Ligue, si ce n'était pas déjà fait. »
La meilleure citation revient toutefois à Irvin Sr., qui s'est adressé à Richard dans le vestiaire après cette performance historique de son joueur vedette.
« La prochaine fois que tu déménageras, fais-le-moi savoir, a lancé Irvin. Je vais envoyer toute l'équipe t'aider. »
Photos : Temple de la renommée du hockey