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Rod Gilbert ne racontait jamais l'histoire de la même façon, mais ses petits ajouts faisaient partie de la beauté de l'entendre.
Pour Monsieur Ranger, qui est décédé dimanche à l'âge de 80 ans, sa toute première rencontre avec la légende des Red Wings de Detroit Gordie Howe avait été un moment magique.

« C'était mon deuxième match dans la LNH, en 1961-62 à l'Olympia de Detroit », s'était souvenu Gilbert lors d'un gala des anciens de la LNH, il y a quelques années. « J'avais entendu parler de ses légendaires coups de coude, mais je n'étais même pas un joueur régulier à ce moment-là. Il ne pouvait pas déjà m'en vouloir, n'est-ce pas ?
« Je n'ai jamais vu venir Gordie. Ou son coude. Je me suis réveillé couché sur la glace, avec une odeur d'ammoniac et d'inhalants. Je voyais les lumières et le plafond, et, alors qu'on me sortait de la patinoire, le juge de ligne est passé près de moi et m'a chuchoté : 'c'était le numéro 9…'
« Je me suis dit : 'OK, je vais choisir le bon moment pour prendre ma revanche.' Mais même si nous avons joué pendant neuf saisons dans la LNH ensemble, ça ne s'est jamais produit. »

Gilbert split

Plus de quatre décennies plus tard, Gilbert et Howe se sont retrouvés ensemble lors d'un banquet dans le cadre du Match des étoiles 2004 de la LNH. Ils étaient à des tables différentes, et Gilbert racontait l'histoire aux convives.
« Ce que je désire le plus, c'est de vivre assez longtemps pour rendre visite à Gordie à sa résidence pour personnes âgées, arriver derrière lui dans son fauteuil roulant et l'envoyer au plancher. Puis, je vais marcher vers la sortie, et une des infirmières va se pencher et lui dire : 'C'était le numéro 7'. »

Gilbert Ratelle Hadfield

Les rires n'ont pas cessé jusqu'au matin suivant, quand Monsieur Hockey a rencontré M. Ranger au déjeuner et a décidé de lui adresser la parole.
« Est-ce que je t'ai déjà frappé, Rod? », a-t-il demandé.
« Gordie, qui n'as-tu jamais frappé? Tu as frappé tout le monde! », s'est exclamé Gilbert.
« Sommes-nous corrects? »
Gilbert, légèrement moins volubile, a répondu : « Bien sûr que nous le sommes. Pourquoi demandes-tu ça? »
« Eh bien, je me demandais pourquoi tu voulais venir à ma résidence pour me renverser de mon fauteuil roulant. Est-ce que tu veux encore prendre ta revanche? »
Gilbert a souri
« Pas encore », a-t-il lancé, alors que les deux se sont mis à rigoler.

Gilbert 1964 MSG

Ce n'était là qu'une histoire parmi l'immense collection que Gilbert a accumulée durant sa remarquable carrière avec les Rangers, sa seule équipe au cours d'une carrière de 18 saisons qui l'a mené au Temple de la renommée du hockey.
Le seul autre chandail qu'il a enfilé après avoir amorcé sa carrière dans la LNH est celui du Canada, avec qui il a disputé la Série du siècle en 1972 face à l'Union soviétique.
Gilbert, qui est né à Princeville, au Québec, avant de déménager à Montréal à un très jeune âge, a fait son chemin vers la gloire et la fortune à New York en passant par le programme junior des Rangers, avec les Biltmores de Guelph, en Ontario, où lui et une autre légende de l'équipe, Jean Ratelle, ont progressé sous la gouverne de l'entraîneur Emile Francis. Personne n'a mieux représenté dans l'histoire de la concession ce que c'est d'être un Ranger que Gilbert. Personne n'a autant aimé cette équipe que lui.
Mais l'attaquant québécois est passé bien près de ne jamais enfiler le chandail des Rangers, et encore moins de disputer 1065 matchs et inscrire des records d'équipe pour les buts (406) et les points (1065), deux marques qui tiennent toujours, 44 ans après sa retraite, le 23 novembre 1977.
Gilbert a subi deux opérations majeures au dos durant sa carrière, et il a dû déjouer les pronostics des docteurs afin de revenir au jeu.
« Je suis chanceux que Gordie ne soit pas celui qui m'ait fait tomber de mon fauteuil roulant! »
La première opération a eu lieu en 1960, alors que Gilbert évoluait dans les rangs juniors. On avait dû ressouder des vertèbres afin de soigner une blessure subie lors d'un bête accident où il avait chuté après avoir patiné sur des débris. L'opération n'a été réalisée qu'après qu'il ait été en traction pendant 10 jours pour ce que l'on croyait être une élongation musculaire.
L'intervention ne s'est pas déroulée comme prévu, et une infection dans sa jambe gauche a nécessité une hospitalisation de deux mois. Mais Gilbert a retrouvé la forme pour finalement faire le saut le temps d'un match la saison suivante. Puis, de 1962 à 1965, il a disputé trois saisons consécutives de 70 parties pour les Rangers, marquant 11, 24 et 25 buts au passage.

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Il s'est de nouveau blessé au dos à l'automne 1965 en tirant un bateau hors de l'eau. Une deuxième opération à la colonne vertébrale a été effectuée après que Gilbert eut été incapable de continuer à jouer. Il a disputé 34 matchs lors de la saison 1965-66 en portant un corset en fer au dos.
Il y a également eu des complications lors de cette deuxième opération, au cours de laquelle un os de son pelvis a été utilisé pour fusionner trois vertèbres. Une infection s'est manifestée, et il a frôlé la mort en perdant connaissance pendant plusieurs minutes, s'étouffant avec un médicament qui était resté pris dans sa gorge.
Non seulement Gilbert est revenu à la suite de cette épreuve, mais il a également démontré une constance remarquable, inscrivant 25 buts ou plus dans 10 de ses 11 saisons suivantes, établissant un sommet en carrière de 43 filets en 1971-72.
À la retraite, Gilbert a soutenu de nombreuses causes et s'est retrouvé sous les projecteurs de New York. Il était bien connu à Manhattan grâce à sa personnalité extravertie. Pour lui, l'amour de la ville et des partisans des Rangers était aussi important que son implication dans la communauté.

Gilbert vs Leafs FLOAT

En effet, les Rangers étaient toute sa vie. Gilbert adorait ses coéquipiers, surtout ceux qui formaient le trio G-A-G, signifiant Goal-A-Game (But-par-match), Ratelle et Vic Hadfield. Rejoint dimanche soir, Hadfield était démoli, incapable de parler de son défunt ami.
Gilbert, dont le numéro 7 est devenu le premier retiré par les Rangers en 1979, était rempli de fierté quand les numéros 19 et 11 de Ratelle et de Hadfield ont rejoint le sien en 2018. C'est sur la glace du Madison Square Garden, durant la cérémonie honorant Ratelle, que Gilbert a annoncé à Hadfield que son chandail allait rejoindre les leurs la saison suivante. Le robuste ailier avait fondu en larmes.
À chaque moment de sa carrière, Gilbert a fait rayonner les Rangers comme ambassadeur, représentant aux relations communautaires et directeur des projets spéciaux de l'équipe.
La pandémie du coronavirus aura mis des bâtons dans les roues d'un homme qui adorait les gens, a-t-il déclaré il y a 16 mois.

Gilbert Ronald McDonald House

« Pour une personne sociable comme moi, la distanciation est difficile », avait affirmé Gilbert, dont les rencontres avec les partisans ont dû se limiter à des conférences sur Zoom et à des appels téléphoniques avec les détenteurs d'abonnements de saison. « J'adore jaser, serrer des mains, faire l'accolade aux partisans et leur dire à quel point je les apprécie. Ne pas pouvoir le faire est un peu déprimant, pour vous dire la vérité. J'adore échanger avec les partisans. Ils sont comme ma famille. »
Un mois après le début de la pandémie, Gilbert a démontré son admiration les travailleurs de la santé à New York en prenant soin de souligner leur travail depuis l'appartement du 33e étage d'un édifice de l'Upper East Side où il habitait avec son épouse Judy.
Chaque soir à 19 heures, à compter d'avril 2020 et pendant plusieurs mois par la suite, il est sorti sur son balcon avec un bâton en bois. Puis, pendant quelques minutes, il donnait des coups de bâton sur la rampe afin de remercier les professionnels de la santé de New York et les innombrables autres personnes qui couraient un risque personnel pour protéger et servir la population.
Gilbert aurait certainement pu accompagner ses percussions de sa voix forte, mais elle aurait probablement été enterrée par la chanson New York, New York de Frank Sinatra qu'il faisait jouer à tue-tête.

Gilbert with Judy

Il a trouvé sa place il y a longtemps. Il a toujours été heureux sous les feux de la rampe et il n'hésitait jamais à plonger dans ses souvenirs pour raconter une anecdote savoureuse. Le mot « non » ne faisait pas partie de son vocabulaire, et tout le monde qui le côtoyait le savait.
Plus jeune, Gilbert vénérait la légende des Canadiens de Montréal Jean Béliveau, l'un des plus grands ambassadeurs dans l'histoire du hockey. C'est de lui que Gilbert s'est le plus inspiré.
« Je me sens comme un ambassadeur maintenant, un peu comme Jean l'était », a affirmé Gilbert, il y a quelques années.
« Chaque matin, j'ouvre les yeux et je me dis qu'il faut vivre la vie pleinement. Tu dois vivre et ne pas te fâcher ou créer des remous. Sois en paix, et ne laisse personne briser ça. Sois heureux de ce que tu as accompli et rends service aux gens. »
Photos : Temple de la renommée du hockey / Getty Images