Les joueurs de l’Ukraine étaient incapables de rester immobiles.
Alors que les dernières secondes du temps réglementaire s’écoulaient dans un match entre la Pologne et la Lituanie au Sosnowiec Winter Arena, en Pologne, le 8 mai, un énorme groupe a explosé de joie à proximité d’un vestiaire dont la porte avait été recouverte d’un immense drapeau ukrainien. Si la Pologne ne l’emportait pas en temps réglementaire, l’Ukraine allait réussir à décrocher une place au Championnat du monde de 2027 pour la première fois depuis 2007. Cette marque égale de 1-1 leur assurait ce dénouement.
Les joueurs criaient, se sautaient dans les bras et frappaient les murs en célébrant.
La Lithuanie a finalement gagné 2-1 en prolongation.
Dans un corridor près des vestiaires, les joueurs ukrainiens ont attendu que les Lituaniens quittent la glace. Puis les chants ont commencé.
« Lietuva! Lietuva! »
Certains joueurs ukrainiens avaient couru jusque dans les gradins pour assister aux dernières minutes du match. D’autres pleuraient à chaudes larmes. Les entraîneurs se serraient dans leurs bras dans leur bureau adjacent au vestiaire tout en tentant de réaliser ce qui venait de se produire.
« Nous entendions tout le bruit et nous n’arrivions toujours pas à y croire complètement, a raconté l’entraîneur de l’Ukraine, Dmitri Khristich. Les émotions ont submergé tout le monde. »
Pour l’Ukraine, cela représentait beaucoup plus que du hockey.
Obtenir une place au Mondial 2027 venait couronner un parcours remarquable au tournoi de division 1A disputé du 2 au 8 mai à Sosnowiec. L’Ukraine a amorcé la compétition avec une défaite de 3-2 contre la Pologne même si elle avait dominé 32-22 au chapitre des tirs, avant de vaincre la Lituanie 2-1 et la France 3-2, puis de s’incliner 5-4 en tirs de barrage contre le Kazakhstan, champion du tournoi. L’Ukraine a ensuite battu le Japon 3-1 dans son dernier match, terminant au deuxième rang et obtenant, grâce au résultat du match Pologne-Lituanie, sa place au Championnat du monde du 2027 de l’IIHF en Allemagne.
Cette progression ne s’est toutefois pas faite du jour au lendemain. L’Ukraine avait obtenu la promotion depuis la division 1B en 2024 sous la direction de Khristich, puis avait raté de peu une autre promotion l’an dernier après avoir subi une défaite de 3-2 contre le Japon dans un match où elle n’avait besoin que d’un point pour passer.
Cette fois, avec un petit coup de main de la Lituanie, l’Ukraine a complété sa mission.
Khristich a ensuite souri en décrivant la différence entre son équipe et le Kazakhstan.
« Le Kazakhstan jouait au hockey, a-t-il dit. Nous, nous tentions de nous accrocher. »
Peu importe le scénario, l’Ukraine a réussi son rêve d’être de retour avec l’élite mondiale.
L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie a commencé le 24 février 2022. Plus de quatre ans plus tard, l’équipe nationale ukrainienne est devenue quelque chose de plus grand qu’une simple équipe sportive pour plusieurs Ukrainiens – une source de stabilité, d’identité et parfois même de soulagement émotionnel.
« Avec tout ce que traverse notre pays, nous le ressentons, a expliqué Khristich. Nous sentons le soutien non seulement des partisans ordinaires, mais aussi des gens qui servent dans les Forces armées ukrainiennes. Nous prenons soin de remercier nos soldats dans chaque entrevue accordée aux médias ukrainiens.
« C’est motivant de jouer non seulement pour soi-même, non seulement pour les partisans, mais pour son pays. »
Khristich, le meilleur marqueur de l’histoire de la LNH parmi les joueurs nés et formés en Ukraine, a récolté 596 points (259 buts, 337 aides) en 811 matchs avec les Capitals de Washington, les Kings de Los Angeles, les Bruins de Boston et les Maple Leafs de Toronto de 1990 à 2002. Il a participé au match des étoiles de la LNH à deux occasions, et il a aussi remporté l’or au Championnat mondial junior de 1989 et au Championnat du monde de 1990 dans l’uniforme de l’Union soviétique, avant de représenter l’Ukraine lors de trois championnats du monde consécutifs de 2001 à 2003 ainsi qu’aux Jeux olympiques de Salt Lake City en 2002.
Malgré tout, l’ancien attaquant de 56 ans affirme que les émotions vécues en Pologne rivalisent avec presque tout ce qu’il a connu durant sa carrière de joueur.
« Peut-être que le Championnat mondial junior remporté à Anchorage en 1989 est comparable, a indiqué Khristich. À l’époque, nous étions des jeunes de 20 ans loin de la maison, affrontant les futures vedettes de la LNH du Canada et des États-Unis.
« Ce que nous venons de vivre, c’est similaire. »
Khristich a souri en repensant à son apparente retenue pendant la cérémonie des médailles sur la glace, alors que ses joueurs célébraient intensément autour de lui.
« À mon âge, c’est peut-être mieux de ne pas trop sauter, a-t-il lancé à la blague. On peut glisser! »
Sous l’humour se cachait toutefois quelque chose de beaucoup plus profond.
La formation réunie pour ce tournoi en Pologne reflétait la réalité fracturée du hockey ukrainien actuel. Seulement sept joueurs provenaient de clubs du championnat domestique. Tous les autres sont dispersés à travers l’Europe et l’Amérique du Nord, plusieurs ayant quitté le pays après le début de la guerre et sont incapables d’y retourner sécuritairement.
L’Ukraine présentait également la plus jeune équipe du tournoi, avec une moyenne d’âge d’un peu plus de 25 ans.
« Pour les joueurs, être séparés de leur famille et de leur maison, c’est incroyablement difficile, a affirmé Khristich. Ils ne sont pas partis par choix. Toute leur vie a complètement changé. »
L’Ukraine a poursuivi les activités de sa ligue nationale après le début de la guerre, mais dans des conditions extrêmement difficiles et avec seulement cinq équipes en 2025-26. Rassembler l’équipe nationale a été compliqué. L’Ukraine n’a disputé aucun match préparatoire officiel avant le tournoi, à l’exception d’un duel non officiel contre la Hongrie. Le camp d’entraînement tenu en Hongrie ne comptait que 25 joueurs, dont trois gardiens.
« Nous ne pouvions même pas faire de match intraéquipe, a raconté Khristich. Nous nous entraînions essentiellement à 12 contre 13. »
Malgré tout, quelque chose s’est créé au sein du groupe durant ces semaines ensemble.
« Il y avait une unité dans l’équipe, a expliqué Khristich. Tout le monde connectait avec tout le monde. L’équipe ressemblait à une vraie équipe. »
Le capitaine Igor Merezhko, 28 ans, est devenu l’un des piliers émotionnels du groupe. À un certain moment avant le tournoi, les entraîneurs ont même plaisanté en demandant aux joueurs de ne pas passer trop de temps ensemble à l’extérieur de l’aréna.
« Nous leur avons dit : “À part le déjeuner et le souper, on ne veut pas voir plus de deux personnes ensemble”, a raconté Khristich en riant. Ils se côtoyaient tous depuis trois semaines. Nous leur avons dit : “Allez vous reposer un peu!“ »
L’effet a été contraire, et les liens n’ont fait que se renforcer.
Un quotidien bouleversé, même sur la patinoire
Pour le public nord-américain, certaines réalités du hockey ukrainien sont difficiles à imaginer.
Pendant les matchs de la ligue nationale, les sirènes d’alerte aérienne peuvent complètement interrompre une rencontre. Les joueurs quittent alors la glace pour se rendre dans des abris anti-bombes. Si l’alerte dure trop longtemps, le match est reporté au lendemain.
« Vous pouvez jouer deux périodes et demie, avoir encore 10 minutes à jouer, puis soudainement tout doit arrêter, a expliqué Khristich. L’équipe visiteuse doit passer la nuit sur place et revenir le lendemain matin pour terminer le match. Psychologiquement, c’est très malsain. Très difficile. »
Khristich a lui-même vécu le début de la guerre à Kremenchuk, lorsque les forces russes ont envahi le pays. Il y est resté environ un mois avant de quitter l’Ukraine.
Même après son départ, les bruits du quotidien avaient changé sa façon de réagir.
« Le bruit d’un avion me faisait sursauter, a-t-il expliqué. En Ukraine, le ciel est fermé aux vols civils depuis des années. Les gens savent immédiatement ce qu’ils entendent – un drone ou un missile.
« J’ai été chanceux comparativement à beaucoup d’autres. J’étais dans le centre du pays. Nous ne voyions ni n’entendions pas beaucoup de missiles directement, mais les sirènes d’alerte aérienne étaient constantes et nous devions quand même descendre dans les abris. Tout cela était épuisant émotivement. »
La guerre a également détruit certaines relations personnelles.
« Je gardais le contact avec des amis en Russie, dont (son ancien coéquipier des Capitals de Washington) Andrei Nikolishin. Nous étions de très bons amis depuis des décennies. Il essayait de me calmer, me disant de ne rien faire de téméraire, de ne pas prendre les armes. »
Khristich se souvient aussi des semaines extrêmement stressantes de mars 2022, lorsque les troupes russes avançaient vers Kiev par Boutcha et les banlieues nord de la capitale.
« Je ne pouvais même pas imaginer ce que les gens là-bas vivaient, a-t-il dit. Je connaissais des gens grâce au hockey qui étaient allés défendre Kiev comme volontaires. L’un d’eux m’a raconté qu’on refusait de lui donner une arme. Il a répondu : “J’ai un sabre. Je vais y aller avec ça.” »
S’adapter, et non pas s’habituer
Malgré toute la charge émotionnelle entourant l’équipe, Khristich revenait constamment à un même thème : la normalité.
Il rejette l’idée que les Ukrainiens se soient habitués à la guerre.
« “S’habituer” est un mauvais choix de mots quand on parle de guerre, a-t-il affirmé. Mais les gens s’adaptent d’une certaine façon. Ils essaient de continuer à vivre. »
Selon lui, le sport fait partie de ce processus.
« Nous voulions apporter quelque chose de positif au pays, a expliqué Khristich. »
L’Ukraine retourne maintenant dans l’élite mondiale, où elle affrontera les meilleures nations de hockey de la planète.
Khristich comprend l’ampleur du défi. Il a lui-même évolué pendant une grande partie de sa carrière au plus haut niveau du hockey et espère encore continuer à travailler dans ce milieu à long terme, peut-être comme recruteur ou entraîneur en Amérique du Nord.
Mais en Pologne ce mois-ci, la mission était plus simple.
Maintenir l’Ukraine unie.
Donner aux gens quelque chose à célébrer.
Et pendant une nuit inoubliable dans un corridor à l’extérieur d’un vestiaire, cette mission a été accomplie.


















