Bedard OT goal vs Slovaquie badge Lepage

Soirée brumeuse et frisquette en ce 26 décembre, à Halifax. L’air humide des Maritimes nous rentre dans le corps. En ce lendemain de Noël, les pubs et les restaurants du sympathique centre-ville sont bondés. Des groupes jouent de la musique à toutes les portes et la bière coule à flots.

Tout le monde, ou presque, porte son chandail rouge et blanc aux couleurs du Canada. Certains datent d’une autre époque – ceux ornés des noms Lemieux, Iginla, Brodeur et compagnie – mais d’autres sortent fraîchement des étalages avec le no 16 et le nom de la jeune sensation Connor Bedard.

C’est soir de match d’ouverture au Championnat mondial junior: Canada contre Tchéquie. Quelques mois après la conquête estivale des favoris, tout le monde s’attend à un autre parcours sans anicroche jusqu’à la médaille d’or. Avec Bedard comme meneur, ça devrait être dans la poche, non? Eh bien, non.

Retour sur un tournoi en dents de scie et sur un triomphe fort émotif avec ceux qui l’ont vécu de l’intérieur.

Le ciel sur la tête

Comme prévu, le Canada ne perd pas trop de temps à s’inscrire à la marque contre les Tchèques. Le capitaine Shane Wright lance les siens en avant en milieu de première période.

Ce dernier fait dévier le tir de la pointe d’Olen Zellweger et déclenche la chanson « Heave Away » du groupe terre-neuvien The Fables, qui servira de musique de but aux Canadiens tout au long du tournoi. Les partisans s’amusent, chantent et clappent des mains tous en chœur.

Ils font bien d’en profiter parce que ce sera la seule fois que le Canada aura l’avance dans le match. Les Tchèques marquent deux fois en fin de première période et dès le début de la deuxième, en route vers un gain surprenant de 5-2 en lever de rideau.

« C’est comme si c’était la fin du monde pour le pays en entier, lance Bedard. Nous savions ce que nous avions dans notre vestiaire. Nous amorcions le tournoi en tant que favoris et tout le monde parlait de nous. C’était comme une claque au visage en partant. »

Une défaite en ronde préliminaire n’était peut-être pas la fin du monde, surtout dans un groupe qui comprenait des nations plus faibles comme l’Allemagne et l’Autriche, mais la manière de perdre ce match-là soulevait certaines questions.

Adam Fantilli et Bedard avaient tous les deux tenté le « Michigan » en première période, un signe perçu comme de l’arrogance par l’adversaire. Le gardien Benjamin Gaudreau avait quant à lui paru bien faible en cédant cinq fois sur 17 lancers avant de devoir laisser sa place à Thomas Milic.

« On avait tellement de hautes attentes, tellement de bons joueurs, que quand on a perdu, c’était comme la fin du monde, se souvient le défenseur québécois Tyson Hinds. Tout le monde se posait des questions. On jouait trop fancy. On a vu qu’on n’était pas invincibles. »

Canada's bench CMJ 2023

« Après le match, tout le monde était sous le choc, ajoute l’entraîneur adjoint Stéphane Julien. Ç’a remis les choses en perspective. On s’en est servi pour insister sur ce que c’était de jouer de la façon canadienne : être disciplinés, être à la bonne place mentalement et être humbles. On ne l’avait pas été.

« On a pu démontrer que ce n’était pas comme ça qu’on allait gagner l’or. Ç’a remis les pendules à l’heure. »

24 heures de pause

Le lendemain matin, tous les médias sportifs et les réseaux sociaux parlent de la surprise causée par les Tchèques, mais surtout de l’échec canadien – on peut lire « Débandade en lever de rideau » sur notre site.

La troupe dirigée par Dennis Williams n’a même pas le luxe de faire oublier tout ça rapidement parce qu’elle est en congé. Les entraîneurs et quelques joueurs s’adressent aux médias à l’hôtel de l’équipe. L’ambiance est tendue et les questions sont nombreuses, surtout en lien avec les tentatives de Michigan et la lutte devant le filet.

« Ça fait partie de la game, reconnaît Hinds. On est l’équipe la plus regardée, on est devant nos partisans. Tous les yeux étaient sur nous. Les 24 heures suivantes ont été un peu folles. »

À l’interne, le calme est revenu au sein du groupe. Les joueurs participent à une séance d’étirements et jouent au ping-pong dans la salle de conférence de l’hôtel. Rien à voir avec la trame narrative externe.

« C’était une wake-up call, mais il n’y a jamais eu de panique, précise Julien. Cette journée de congé a été profitable. Je n’ai pas senti que les gars étaient stressés ou en panique alors que les amateurs pensaient qu’on allait être éliminés après un seul match. »

« Les gars ont tellement bien réagi, a ajouté l’attaquant Joshua Roy. Les entraîneurs ont trouvé des solutions et ont fait des changements. On ne s’est pas découragés, on savait qu’on avait une bonne équipe. »

À son retour sur la glace, le Canada humilie coup sur coup l’Allemagne 11-2, puis l’Autriche 11-0. La formation unifoliée conclut la ronde préliminaire avec une convaincante victoire de 5-1 face à la Suède, ce qui lui procure la deuxième place du Groupe A, derrière la Tchéquie.

Les Canadiens ont rendez-vous avec la Slovaquie (2-0-1-1), troisième du groupe B, en quarts de finale.

« On se sentait bien après la ronde préliminaire, se souvient l’attaquant Nathan Gaucher. On savait que ce n’était pas un sprint, mais un marathon. On avait abordé les trois derniers matchs comme un match de finale, alors on était prêts pour la ronde des médailles. »

Dangereux Slovaques

Prêts, certes, mais peut-être pas au point de se faire acculer au mur par la Slovaquie.

Les favoris locaux prennent des avances de 2-0 et de 3-1 dans cette rencontre. Or, les Slovaques ne lâchent pas le morceau. Ils réduisent l’écart à 3-2 en deuxième période, et créent l’égalité avec 8:35 à écouler à la rencontre, réduisant la foule au silence. Le Canada luttera pour sa vie en prolongation, à 3-contre-3.

Slovakia goal vs Canada

« Je suis entré dans le vestiaire dès la fin de la troisième avec l’autre adjoint Brent Kisio, raconte Julien. J’ai été surpris de voir comment les gars étaient concentrés et à leur affaire. Je suis retourné dans le bureau des entraîneurs et j’ai dit aux autres qu’il n’y avait aucune chance qu’on perde ce match-là. »

« Parfois, il y a un silence dans le vestiaire parce que ça ne va pas bien et que personne ne veut parler, explique Gaucher. Là, c’était comme un silence confortable. Tout le monde se concentrait sur ses affaires. On savait que le gars à côté de nous était aussi prêt que nous. »

Dès son retour sur la glace, le Canada bombarde la cage défendue par Adam Gajan. Wright y va d’une incursion à l’embouchure du filet à la mi-période et son tir se bute à la barre horizontale. Rien à faire. Quelques minutes plus tard, Milic vole Servac Petrovsky, seul devant lui, deux fois plutôt qu’une.

« Cet arrêt-là a été un point tournant, affirme Gaucher. On a comme réalisé qu’on venait de passer à un cheveu de se faire éliminer. »

La foule se lève, sachant que la catastrophe a été évitée de justesse. Les joueurs le savent aussi.

« C’est le plus gros tournoi junior au monde, renchérit Roy. En aucun cas, tu ne veux perdre en quarts. Surtout quand tu joues pour le Canada. C’est rare des éliminations aussi tôt. C’est sûr qu’on y a pensé… C\\\ si on perd ce match-là, les gens vont dire qu’on a choké. »

Sauveur Bedard

Les joueurs auront été dans le doute pendant exactement 40 secondes, le temps que Connor Bedard s’empare de la rondelle en zone adverse. Le jeune prodige décoche un premier tir des oreilles, bloqué par Gajan. Les gens se lèvent. Ils y ont cru… et y croient encore.

Le retour de lancer est balayé faiblement le long de la bande, où se trouve encore Bedard. Il coupe de nouveau vers l’enclave. Il déborde Libor Nemec par la droite, revient vers sa gauche pour contourner Peter Repcik, il feinte devant Gajan tout en évitant le bâton de Simon Nemec et dépose la rondelle dans le but.

« C’est un des plus beaux buts dans l’histoire du tournoi, s’exclame Gaucher avec le sourire. Il avait manqué quelques chances juste avant. […] C’était chaotique, j’étais le prochain à embarquer et j’attendais juste qu’il marque! Je savais qu’il ne se ferait pas frustrer quatre fois de suite. »

Bedard OT goal vs Slovaquie action

« On a tous été impressionnés par le but, mais moi, je ne suis pas tombé en bas de ma chaise, assure Julien. Je l’avais vu aller à l’entraînement et je savais qu’il était capable de faire ces jeux sous pression. C’est un joueur spécial et c’est ce qu’un joueur spécial fait. »

Pendant que le toit de l’amphithéâtre se soulève, Bedard met la touche finale en dessinant un cœur dans les airs et en le faisant exploser d’un coup de poing. Il a brisé le cœur des Slovaques.

« Ce n’est pas un but que j’ai souvent regardé par la suite, mais c’était un moment assez 'cool' pour moi, soutient Bedard. C’est drôle parce que c’était contre Gajan et c’est la première chose qu’il m’a dite quand il a été repêché par les Blackhawks (de Chicago).

« De marquer un but comme ça – pas nécessairement parce qu’il était beau, mais simplement parce que c’était un but en prolongation au Mondial junior, au Canada, pour éviter l’élimination – c’était assez spécial. »

Soulevé par ce but, le Canada signe une victoire étonnamment facile de 6-2 contre les États-Unis, en demi-finale, et obtient son billet pour un match revanche contre la Tchéquie pour l’obtention de l’or.

Une frousse

Le Canada est en plein contrôle de ce match pour l’or. Les hommes de Williams sont loin de présenter la même opposition qu’au premier match aux Tchèques. Leur niveau de combativité est à point, leur implication physique est notable et leurs décisions sont bien calculées.

Il y a bien sûr des erreurs ici et là, mais les Canadiens ne s’approcheront pas davantage de la perfection qu’à ce moment. C’est d’ailleurs ce que l’on est en train d’écrire alors que le score indique 2-0 en faveur des locaux et qu’il ne reste que dix minutes au cadran.

« Pendant les 50 premières minutes, on ne donnait pas grand-chose, confirme Hinds. Ils n’avaient pas eu beaucoup de chances de marquer. Tout était sous contrôle offensivement et défensivement. »

La médaille d’or est à portée de main. La fête commence à peine dans les gradins. C’est alors que Jiri Kulich réduit l’écart à un but avec 7:30 à faire. Jakub Kos crée l’égalité 54 secondes après. La foule est silencieuse, les joueurs sont nerveux et ça se sent.

« Après le premier but, j’ai vraiment senti qu’on a commencé à serrer le bâton, observe Julien. On a fait deux erreurs et ils en ont profité. Je sentais les gars nerveux, je sentais la tension. »

Le vent dans les voiles, les Tchèques continuent d’attaquer et de cogner à la porte. Il s’en faut de peu pour qu’ils en marquent un troisième, mais le Canada survit et rentre au vestiaire. L’or se gagnera de façon dramatique en prolongation, comme ce fut le cas quelques mois plus tôt, lors de l’édition estivale.

Bedard, Gaucher et Roy avaient d’ailleurs pris part à cette conquête. Ils en voulaient encore plus.

« On avait hâte que la troisième finisse, admet Gaucher. Ç’a été le moment le plus stressant du tournoi. Quand on est rentrés au vestiaire, on s’est recentrés. Quelques gars l’avaient vécu à l’été, on était tellement en confiance. C’était notre moment. Il n’y avait pas de plus beau stage que celui-là pour gagner l’or. »

Quelle pression?

« Je ne l’ai pas dit dans le bureau entre la troisième et la prolongation, mais j’étais pas mal sûr que Josh (Roy) aurait de quoi à voir avec le but gagnant, lance Julien, qui était son entraîneur avec le Phoenix de Sherbrooke. Je le connais et je sais qu’il est capable. Josh, sous pression, il n’en a pas de problèmes. »

Le pilote aurait dû miser un vieux deux dollars là-dessus. Alors que les deux équipes échangent coup pour coup pendant les six premières minutes de la prolongation, Jiri Kulich commet un revirement à la ligne bleue canadienne. Brandt Clarke remet le disque à Dylan Guenther, qui décampe à 2-contre-1 avec Roy.

« Josh est tellement un gars talentueux avec une bonne vision, vante Hinds, son ancien coéquipier à Sherbrooke. Direct quand il est parti, je me suis dit que quelque chose de bon allait arriver; soit une chance de marquer ou un but. »

« Quand j’ai vu le 2-contre-1, j’ai tout de suite pensé au but gagnant de l’été, ajoute Bedard. Guenther et Roy sont deux excellents joueurs. Sur le banc, on savait que c’était probablement dans la poche. »

\Voix dramatique du narrateur\ : Ce l’était.

« Dès qu’on a pris possession de la rondelle, je me souviens que tout le monde s’est levé et s’est mis à crier dans l’aréna, se remémore Roy. C’était quand même stressant comme moment, mais je suis resté calme. Je ne stresse pas beaucoup avec ça. Le défenseur a glissé un peu vite, je l’ai contourné et j’ai vu Guenther.

« Je lui ai fait la passe et je savais qu’il y avait de bonnes chances de la mettre dedans. »

Guenther OT goal final vs Czechia 2023

C’est exactement ce qu’il a fait, semant l’hystérie à Halifax. Les deux artisans du but vainqueur se sont retrouvés dans le coin de la patinoire et ont vite été rejoints par le reste de leurs coéquipiers.

« Je pense que je n’ai jamais patiné vite de même pour aller dans un coin de patinoire, rigole Hinds. Tout le stress, toute l’accumulation de la pression, c'est ressorti en joie. »

« C’était incroyable comme moment, un des plus beaux de ma carrière, a ajouté Roy. Avec toute l’adversité qu’on avait vécue avec la première défaite et la prolongation en quarts de finale, avec l’énergie de la foule à Halifax, c’était encore plus le 'fun' de gagner. C’était le vrai Mondial junior. »

Parce que ce parcours aura été beaucoup plus complexe que celui sans faille qu’avait connu le Canada, l’été précédent. Si l’on croit souvent à tort qu’il est facile pour les puissances de gagner l’or à ce tournoi, cette édition a prouvé exactement le contraire et nous a rappelés que personne n’est à l’abri de surprises.

« Ça va toujours être une bataille pour le Canada de gagner l’or, conclut Julien. Il y a des échecs toutes les années, et ce sera vrai encore cette année en Suède. Mais la force du Canada, c’est d’avoir le caractère nécessaire pour vivre avec la pression et tourner la page rapidement. »

En ce sens, l’édition 2023 aura offert une véritable clinique de résilience.

Photo d'équipe Canada finale vs Tchéquie

Avec la collaboration de Tracey Myers, journaliste NHL.com