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Sidney Crosby et Alex Ovechkin resteront longtemps dans les mémoires des partisans de hockey comme deux des plus grands joueurs de leur génération, voire de tous les temps.

Les duels de cette fin de semaine opposant les Penguins de Pittsburgh de Crosby aux Capitals de Washington d'Ovechkin (samedi à 15 h HE sur TVAS et ABC, puis dimanche à 15 h HE sur TVAS, TNT, SN360, MNMT, truTV et HBO MAX) marqueront les 75e et 76e fois en saison régulière – et les 100e et 101e fois incluant les séries éliminatoires de la Coupe Stanley – que les deux vedettes auront croisé le fer dans la LNH.

Depuis leur arrivée dans la LNH en 2005-06, les deux futurs membres du Temple de la renommée du hockey écrivent des pages d'histoire captivantes, surtout quand ils s'affrontent.

La rivalité entre Crosby et Ovechkin est intense, mais elle est surtout amicale depuis deux décennies, l'un suscitant le meilleur de l'autre.

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Le capitaine des Penguins de Pittsburgh, Sidney Crosby, et celui des Capitals de Washington, Alex Ovechkin, posent pour une photo pendant le Défi des échappées dans le cadre du Concours d'habiletés des étoiles de la LNH 2023 à Sunrise, en Floride.

Dans une ère différente, et avec beaucoup moins de civilité, Gordie Howe et Maurice Richard, deux ailiers droits qui portaient le numéro 9, ont forgé une rivalité d'une intensité sans pareille. Nombreuses ont été les occasions de régler les comptes parce que les légendes des Red Wings de Detroit et des Canadiens de Montréal s’affrontaient 14 fois par saison, et possiblement plus avec les séries éliminatoires.

Pendant les 14 saisons dans lesquelles leurs carrières se sont chevauchées entre 1946 et 1960, et au cours des décennies suivantes, Howe et Richard, qui ont croisé le fer à 160 reprises en saison régulière et à 33 reprises en séries, ont fait l'objet de débats animés à savoir qui était le meilleur joueur de leur époque, et peut-être de tous les temps.

Dans leur récit des Canadiens publié en 1986, « Lions In Winter », les auteurs Chrys Goyens et Allan Turowetz ont écrit : « Vous pouvez encore déclencher une bagarre dans certains établissements où est servie de la boisson en affirmant simplement que Richard était largement supérieur à Howe, ou vice-versa ».

Le chroniqueur de la Gazette de Montréal Tim Burke a suggéré en 1980 que « le débat était aussi absurde que passionnant, parce que c'était presque impossible de comparer les deux, si ce n'est qu'ils étaient tous les deux de féroces compétiteurs et extraordinairement coriaces. Richard était une menace offensive étincelante, l'un des meilleurs joueurs des grandes occasions de tous les temps. Howe, avec son coup de patin naturel et son endurance illimitée, est devenu le joueur le plus complet de l'histoire. »

Souvenirs : Howe devance Richard avec son 545e but

Dans un sondage de journalistes attitrés au hockey par la Presse canadienne, Howe a été nommé le meilleur joueur de la Ligue, tandis que Richard recevait le titre du joueur le plus dynamique.

« Il n'y a aucun doute que Gordie était meilleur que Maurice », a déclaré Henri Richard, frère cadet de Maurice, à Burke. « Mais construisez deux patinoires l’une en face de l’autre, puis mettez Gordie dans l'une et Maurice dans l'autre. Vous verrez laquelle attirera la plus grande foule. »

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Une rare photo d'action avec Gordie Howe et Maurice Richard dans la même image. De gauche à droite : Richard, Marcel Pronovost, Dickie Moore, le gardien Jacques Plante (caché), Howe, Bernard Geoffrion, Red Kelly, Jean Béliveau et l'arbitre Matt Pavelich au Forum de Montréal le 20 novembre 1958.

Il faut rappeler que Maurice Richard n'est même pas le joueur ayant connu le plus de succès dans sa famille. Henri Richard, son frère cadet 14 ans plus jeune, a remporté la Coupe Stanley 11 fois, un record de la LNH, en jouant sa carrière entière chez les Canadiens, comme son frère l'avait fait. Maurice a mis la main sur la Coupe à « seulement » huit reprises, incluant une séquence de cinq championnats consécutifs entre 1956 et 1960.

Le « Rocket » est devenu le premier joueur à marquer 50 buts en une saison, ayant réalisé l'exploit en 1944-45. Il est également devenu le premier joueur à amasser 500 buts dans la LNH.

Howe, champion de la Coupe Stanley à quatre occasions, n'a jamais atteint le plateau des 50 buts dans une saison. Il en a marqué 49 en 1952-53, mais il a été frustré lors du dernier match de la saison au Olympia Stadium par le gardien des Canadiens Gerry McNeil, qui était obsédé par l'idée de ne pas permettre à la vedette des Red Wings d'égaler la marque de Richard.

McNeil a repoussé au moins cinq tirs de Howe afin de garder le record de Richard intact jusqu'en 1960-61, la première année de la retraite du « Rocket », quand l'attaquant des Canadiens Bernard Geoffrion a égalé la marque avec 50 buts.

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L'équipe d'étoiles de la LNH avant le match du 10 octobre 1949 au Maple Leaf Gardens. Rangée du bas, à partir de la gauche : Ken Reardon, Sid Abel, Bill Durnan, Chuck Rayner, Bob Goldham, Roy Conacher. Rangée du milieu : l'entraîneur Tommy Ivan, Jack Stewart, Tony Leswick, Paul Ronty, Maurice Richard, Bill Quackenbush, Gordie Howe, le président de la LNH Clarence Campbell. Rangée supérieure : le soigneur Carl Mattson, Bill Mosienko, Glen Harmon, Ted Lindsay, Buddy O'Connor, Edgar Laprade, Doug Bentley, Pat Egan. Les étoiles ont battu les Maple Leafs de Toronto 3-1.

Évidemment, avec le temps, « M. Hockey » aurait ultimement fait mordre la poussière à Richard, battant le record de ce dernier de 544 buts dans la LNH le 10 novembre 1963 quand il a déjoué le gardien des Canadiens Charlie Hodge dans un match nul de 1-1 pour devenir le meilleur buteur de tous les temps. Il avait également égalé le record de Richard avec son 544e but contre Montréal, ayant déjoué Gump Worsley dans une défaite de 6-4 à Detroit le 27 octobre.

Howe a terminé sa carrière de 1767 matchs dans la LNH avec 801 buts en saison régulière, soit 257 de plus que ceux marqués par Richard en 978 parties.

En carrière, Richard a maintenu une moyenne de 0,56 but par match; 0,45 pour Howe.

« Que puis-je dire? Ça devait arriver un jour », a dit Richard après que Howe eut marqué son 545e but, à la suite d'une disette de cinq matchs. « Il peut recommencer à jouer à sa façon habituelle et maintenant viser les 600 buts. »

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Gordie Howe présente la rondelle avec laquelle il a marqué son 545e but en saison régulière le 10 novembre 1963 au Olympia Stadium de Detroit. Une artiste d'un journal local a écrit 545 sur le rebord de la rondelle afin de souligner l'accomplissement record.

Richard disait toujours ce qu'il pensait, peu importe la manière dont ses remarques étaient perçues.

Trois semaines avant que Howe s’empare du premier rang sur la liste des meilleurs buteurs, Richard a mentionné qu'il n’avait jamais considéré son rival comme un joueur des grandes occasions, avant de noter qu'il avait fallu à la vedette des Red Wings presque 200 matchs de plus pour le rejoindre à 544 buts.

Le « Rocket » a toutefois changé de refrain une semaine avant le but historique de Howe en le qualifiant de « grand joueur » pendant une entrevue avec CBC.

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Red Kelly et son coéquipier Gordie Howe s'efforcent de contenir Maurice Richard devant le gardien des Red Wings Terry Sawchuk lors d'un match en 1952 au Olympia Stadium.

Richard a ultimement eu l'avantage au chapitre des victoires – ses Canadiens ont battu Howe et les Red Wings 62 fois contre 58 défaites et quatre nuls. Remarquablement, les deux joueurs ont marqué 63 buts dans leurs duels. Howe a eu l'avantage sur Richard au chapitre des passes, 79 à 58.

En 33 matchs de séries, au cours desquels les Canadiens ont signé 18 victoires, Richard a devancé Howe de quatre points (30-26) en compilant 17 buts et 13 passes, contre 18 buts et huit passes pour Howe.

Richard a passé beaucoup plus de temps au banc des punitions – 319 minutes comparées à 189 pour Howe, et 61 à 50 en séries.

« Je crois que je n'ai jamais joué avec un homme aussi motivé et déterminé que Richard », a écrit Howe dans « Gordie Howe : My Hockey Memories », une autobiographie publiée en 1999.

« En ce qui concerne le talent brut et la compétitivité, il figurait parmi les meilleurs de tous les temps, a-t-il enchaîné. Et sa vitesse et sa capacité à marquer des buts n'ont jamais été égalées. »

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Gordie Howe dans un portrait au début des années 1960, et dans une photo avec Maurice Richard, publié le 11 novembre 1963.

Une fable souvent répétée suggère que Howe a mis Richard KO dans une bagarre lors de leur premier duel, mais ce n'est jamais arrivé. Cependant, Howe a remporté leur seule bagarre lors d'une furieuse mêlée en deuxième période d'un match du 29 janvier 1949.

Richard a dirigé un coup de poing vers Howe alors que ce dernier tentait d'entrer au banc des punitions au Forum, ratant de justesse l'arbitre King Clancy, un geste qui lui a valu une inconduite de match et une amende de 25$. Tout cela suivait les trois pénalités mineures écopées par Richard, qui a été envoyé au vestiaire avant de revenir au début de la troisième période, quand il a finalement quitté le match en raison d'une blessure à la hanche qu'il avait subie pendant l’échauffourée.

L'intensité de Richard crépitait comme un feu de camp, tandis que Howe faisait souvent sentir sa présence loin du regard de l'arbitre, sans que personne ne comprenne pourquoi il y avait un joueur couché sur la glace dans le coin à l'autre bout de la patinoire.

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Gordie Howe avec l'entraîneur Sid Abel dans le vestiaire des Red Wings au Forum de Montréal après le 400e but de Howe, marqué le 13 décembre 1958, et son 600e but, marqué le 27 novembre 1965.

Pendant ses dernières années, Richard a reconnu avec respect que Howe était son plus grand rival, affirmant que la majorité de la LNH de l'époque reposait sur les épaules de « M. Hockey »

Même si le sang ne bouillait plus à la retraite, il continuait tout de même de mijoter. Quand Howe a annoncé en 1997 qu'il allait faire une dernière présence à l'âge de 69 ans avec les Vipers de Detroit de la Ligue internationale de hockey, Richard n’a pu retenir ses commentaires dans une chronique publiée dans La Presse.

Richard a qualifié le retour de Howe de « complètement ridicule, un coup publicitaire ». Howe a répliqué : « Il m'a fallu 40 ans pour apprendre à aimer le gars, et il ruine cela avec une seule phrase. »

La rancune a été oubliée pour de bon trois ans plus tard. Alors qu'il passait des vacances en Floride et faisait la promotion d’un livre pour amasser des fonds pour une œuvre caritative, Howe a appris le décès de Richard, emporté par un cancer à l'âge de 78 ans, et a déclaré que ça l’avait « frappé comme un coup de poing au visage ».

Il a sauté dans une voiture à Sarasota et conduit jusqu'à Detroit, où il a pris un vol vers Montréal pour assister aux funérailles du « Rocket ».

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Un texte dans le journal Detroit Free Press du 11 novembre 1963, revenant sur le 545e but de Gordie Howe, qui battait le record de Maurice Richard pour le plus de buts dans l'histoire de la LNH.

Interrogé sur le débat Howe-Richard, Howe a dit : « Prolongeons-le. Le "Rocket" était un joueur exceptionnel, je ne peux le répéter suffisamment. Cet homme a fait de la Ligue ce qu'elle est aujourd'hui, et il a fait en sorte que le reste d’entre nous puisse gagner sa vie en jouant au hockey. »

Un peu à la blague, Howe a acheté un caniche tard dans sa vie et l'a surnommé Rocket.

À leur apogée, ils ont représenté la belle et la bête. Howe était perfectionniste, Richard était opportuniste. Howe était le joueur plus complet, Richard était le marqueur naturel qui portait des adversaires sur son quand il s'amenait au filet.

Howe est entré dans la basilique Notre-Dame de Montréal aux côtés de la légende des Canadiens Jean Béliveau, un autre grand rival et un ami proche. À l'époque où la fraternisation entre adversaires était mal vue, Béliveau invitait Howe et son épouse Colleen en cachette chez lui pour un souper avec son épouse Élise.

La foule a réagi positivement à l'extérieur de la basilique quand Howe est descendu de l'autobus afin de rendre un dernier hommage à Richard. Deux heures plus tard, alors qu'il quittait l'église, les gens l’ont de nouveau salué avec des cris de remerciements. Ils venaient de faire leurs adieux à l'un des plus grands joueurs de tous les temps, et ils étaient ravis d’en saluer un autre.

Howe a rendu l'âme à 88 ans après une longue maladie le 10 juin 2016. On ne peut qu'imaginer la manière dont le « Rocket » a salué « M. Hockey » quand ils se sont de nouveau rencontrés.

Photos principales : Gordie Howe (à gauche) et Maurice Richard dans des portraits au début des années 1950.