Ce n'est pas en raison d'un esprit de fierté nationale, mais plutôt parce qu'il était loyal envers son frère aîné, que le regretté Tony Esposito a accepté de faire partie d'Équipe Canada lors de l'historique Série du siècle de 1972.
Tony Esposito a hésité à prendre part à la Série du siècle
Il y a 50 ans, c'est son frère Phil qui a convaincu le gardien d'affronter les Soviétiques dans cette rencontre au sommet

Le défi de faire partie d'une équipe composée des meilleurs joueurs de la LNH, d'affronter une mystérieuse équipe soviétique, de disputer quatre matchs au Canada puis quatre autres à Moscou ne le motivait pas particulièrement.
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« Sans mon frère, nous n'aurions pas gagné cette série », a dit Phil Esposito, qui a sans aucun doute été le meilleur joueur et le leader du Canada dans cette série.
Les statistiques ont tendance à donner raison à l'ancien attaquant, surtout que les Canadiens l'ont emporté de justesse, 4-3-1.
Tony Esposito a affiché des statistiques supérieures à celles des deux autres gardiens qui ont vu de l'action au cours de cette série de huit matchs, son coéquipier Ken Dryden et le Soviétique Vladislav Tretiak.
Esposito a remporté deux matchs, en a perdu un et a obtenu un verdict nul. Sa moyenne de buts alloués a été de 3,25 et son pourcentage d'arrêts de ,882. Dryden a conservé une fiche de 2-2 (4,75; ,838, 19 buts accordés sur 117 tirs), alors que Tretiak a affiché un dossier de 3-4-1 (3,87; ,882, 31 buts accordés sur 267 tirs).
À l'âge de 80 ans, Phil Espostio pleure encore le décès de son frère. La légende des Blackhawks de Chicago a été emportée par un cancer du pancréas le 10 août 2021 à l'âge de 78 ans.
« Je pense encore beaucoup à Tony, a mentionné Esposito cette semaine. Je m'ennuie d'échanger avec lui, de débattre sur le hockey.

« En ce moment, je ne le lâcherais pas à propos des décisions que ses Blackhawks ont prises, a-t-il poursuivi d'un ton plus joyeux. Mais s'il y a une chose que je sais, c'est qu'il n'aurait absolument pas voulu participer aux célébrations de l'anniversaire de la Série du siècle. Il n'avait pas apprécié l'expérience.
« Je lui ai parlé à quelques reprises au fil des ans, avant qu'il ne devienne malade, de l'anniversaire qui approchait, et il m'a dit, "ne m'inclus pas là-dedans". Je lui ai répondu : "Tony, nous devons organiser quelque chose pour certains des gars". Il a rétorqué : "Tu sais quoi Phil? J'ai déjà fait ce que j'avais à faire pour certains des gars". Je ne l'ai plus importuné avec ça par la suite.
« Je pense que Tony ne m'a jamais pardonné de l'avoir forcé à jouer. Mais si j'étais pour jouer, c'était certain qu'il n'avait pas le choix. Mais ce qui est certain, c'est que sans Tony, on parlerait du Canada comme l'équipe qui a perdu la série. »
Il y a 10 ans, 14 membres d'Équipe Canada étaient en Russie pour célébrer, avec les membres de l'équipe soviétique, les 40 ans du duel. Phil faisait partie de ce groupe, mais pas Tony.
« J'ai été invité cette fois-ci, et j'ai été invité à d'autres événements dans le passé », avait raconté Tony à l'époque. « Phil y était allé dans le passé, et il y est en ce moment. Ils voulaient que j'y aille aussi, que je participe à des activités, que je visite les arénas, mais il n'en est pas question. Je ne vais pas en Russie. Je n'ai pas l'intention d'y aller prochainement, probablement jamais. »
Celui qui était surnommé « Tony O » allait tenir sa promesse. Le gardien a quitté Moscou avec ses coéquipiers le 29 septembre 1972, et il n'y a plus jamais remis les pieds.
Tretiak a disputé chacune des 480 minutes de la série du côté des Soviétiques. Esposito et Dryden se sont partagé le travail de manière égale pour le Canada, alors que l'entraîneur Harry Sinden choisissait son gardien en se basant autant sur son instinct que sur une quelconque stratégie. Dryden a été d'office pour les matchs no 1 et no 4 au Canada, deux revers, ainsi que pour les matchs no 6 et no 8 à Moscou, deux victoires. Esposito a défendu le filet lors des matchs no 2 et no 3 au Canada, une victoire et une nulle, ainsi que dans les matchs no 5 et no 7 à Moscou, un gain et un revers.
En puisant dans ses souvenirs, Esposito n'a pas le sentiment d'avoir ressenti beaucoup de plaisir.

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Les deux frères étaient très heureux alors qu'ils dirigeaient une école de hockey dans leur ville natale de Sault Ste. Marie, en Ontario, lorsqu'ils ont reçu un appel d'Alan Eagleson, directeur de l'Association des joueurs de la LNH, et coorganisateur de la Série du siècle.
« À cette époque, Phil et moi n'avions pas l'intention de participer à un autre tournoi de hockey », avait dit Tony en 2002. « Nous ne pensions pas que ce serait une compétition majeure. Mais après avoir discuté avec eux, nous avons compris que ce serait plutôt important, et nous avons laissé d'autres personnes diriger notre école afin de partir en août et être du camp d'entraînement à Toronto. »
Phil Esposito allait être l'un des quatre joueurs à porter un « A » sur son chandail (Frank Mahovlich, Stan Mikita et Jean Ratelle ont été les autres), alors que Sinden et l'entraîneur adjoint John Ferguson ont choisi de ne pas nommer de capitaine. À mesure que la série progressait, il devenait cependant de plus en plus évident aux yeux de tous que Phil était le véritable capitaine, le leader par ses actions sur la glace et par ses paroles en dehors de celle-ci.
Les deux frères représentaient des choix évidents pour faire partie de la formation.
Phil venait de remporter la Coupe Stanley avec les Bruins de Boston en 1971-72, mettant au passage la main sur le trophée Art-Ross à titre de meilleur pointeur de la ligue. Tony, qui a obtenu en 1969-70 le trophée Calder remis à la recrue de l'année dans la LNH, venait de remporter le trophée Vézina en 1971-72, qui était alors remis au gardien, ou aux gardiens, dont l'équipe avait accordé le moins de buts en saison régulière. Il a mené la ligue avec une moyenne de buts alloués de 1,77, un pourcentage d'arrêts de ,934 (catégorie non officielle à l'époque) et neuf blanchissages.
« Peu importe la façon dont ils allaient gérer le filet, c'était correct pour moi », avait dit Tony à propos de la possibilité de partager le travail dans cette série avec Dryden, qui venait de remporter le trophée Calder avec les Canadiens de Montréal, une saison après avoir soulevé la Coupe Stanley et avoir mis la main sur le trophée Conn-Smythe à titre de joueur le plus utile des séries éliminatoires.
« Kenny et moi, nous nous entendions plutôt bien, et c'est encore le cas. Il ne me dit pas n'importe quoi. Vous savez comment il semble toujours "cool" avec tout le monde. Ce n'était pas comme ça avec moi.
« Mais ce qui est drôle, c'est que Kenny ne voulait pas que vous sachiez quoi que ce soit. Il contournait toujours le sujet. »
Deux dépisteurs canadiens ont été envoyés en Union soviétique, et selon leurs rapports, les Soviétiques n'allaient pas être de taille. Le fait qu'ils n'aient vu Tretiak jouer qu'au cours d'un seul match, au lendemain de son enterrement de vie de garçon alors qu'il a joué de manière horrible, ne recevant qu'environ deux tirs, n'a pas aidé.
« Nous ne nous sommes pas entraînés comme nous aurions dû le faire », a admis Tony à propos du camp qui s'est tenu du 13 août au 1er septembre à Toronto. « Nous ne connaissions pas assez de choses d'avance sur les Russes. Les gars qui les avaient épiés nous ont dit que ce ne serait pas un problème. »
Une déconfiture de 7-3 lors du match no 1 au Forum de Montréal le 2 septembre a rapidement anéanti cette possibilité.
Le gardien auxiliaire du Canada ce soir-là a pris des notes mentales du bout d'un banc où les joueurs étaient sur le choc.

« Ce que j'ai remarqué, c'est qu'on ne pouvait pas avoir un style de la vieille école devant le filet - en sortant du demi-cercle pour couper les angles de tir », a souligné Esposito, qui a été un des premiers à pratiquer le style papillon. « À partir de cette série, le concept de défier le tireur a changé drastiquement. »
Dans son livre « Face-Off At The Summit » publié en 1973, Dryden a candidement expliqué en détail comment le style papillon d'Esposito était plus adapté contre les Soviétiques que son propre style en position debout, lui qui cherchait à couper les angles et à défier les tireurs.
Esposito a reçu la confiance de Sinden pour le très important match no 2, un gain de 4-1 à Toronto, et de nouveau dans le match no 3, un verdict nul de 4-4 à Winnipeg. Dryden est revenu devant le filet pour le match no 4 à Vancouver, un revers de 5-3, ce qui a fait en sorte que la série s'est transportée à Moscou avec les Soviétiques en avant 2-1-1.
Esposito se trouvait devant le filet pour le match no 5, qui allait être le théâtre d'un effondrement monumental. Le Canada menait 4-1 après neuf minutes de jeu en troisième période, mais les Soviétiques ont marqué quatre buts de suite à forces égales pour l'emporter 5-4. Le Canada devait maintenant remporter les deux matchs suivants, simplement pour forcer la tenue du match no 8, qui servirait alors de match ultime.
Dryden a signé un gain de 3-2 dans le match no 6, puis Esposito a offert sa meilleure performance de la série, repoussant 28 tirs pour aider le Canada à s'imposer 4-3 dans le match no 7. Esposito ne s'est pas laissé ébranlé par un tir reçu dans le cou au cours de cette partie.
« La pression était énorme sur nous », avait-il souligné, mentionnant que les deux équipes se trouvaient à égalité 2-2 après deux périodes dans ce match no 7. « Je suis fier d'avoir placé notre équipe dans une position pour gagner le match. »
Dryden est parvenu à résister aux Soviétiques et le Canada a remporté un match no 8 endiablé par la marque de 6-5. Après les célébrations, ce dont Esposito se souvient le mieux, tout comme son frère, c'est la joie qu'il a ressentie en retournant à la maison, « là où tout était normal ».
« Tout était gris ou beige en Russie. Il n'y avait pas de couleurs - toutes les autos étaient d'un ton neutre. C'était une société très répressive. Tu n'avais pas le droit de t'exprimer. »

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S'il y a des lieux et des paysages qui valaient le coup d'œil alors qu'il voyageait en autobus ou marchait dans l'historique ville de Moscou, Esposito n'a pas pris le temps de les regarder, comme s'il portait des œillères, lui qui se concentrait uniquement sur son jeu. Il comptait presque les jours qui le séparaient de son vol de retour. Il a raconté qu'il lui avait fallu un moment avant de retrouver ses esprits au début de la saison 1972-73 de la LNH avec les Blackhawks, alors qu'il a remporté seulement trois de ses 10 premières parties.
Trois fois gagnant du trophée Vézina, Esposito a été intronisé au Temple de la renommée du hockey en 1988, quatre ans après Phil. Ses 15 blanchissages à sa saison recrue avec Chicago représentent encore un record de l'ère moderne de la ligue.
Le décès d'Esposito l'année dernière s'est ajouté à une triste liste, malheureusement longue, des joueurs qui ont participé à la Série du siècle de 1972 et qui nous ont quittés. Il rejoint les regrettés attaquants canadiens Rod Gilbert, Stan Mikita, Bill Goldsworthy, J.P. Parise et Richard Martin de même que les défenseurs Gary Bergman, Pat Stapleton, Bill White et Brian Glennie, ainsi que l'entraîneur adjoint John Ferguson.
Parmi l'imposante délégation soviétique, 21 membres sont également décédés, dont l'entraîneur Vsevolod Bobrov, l'entraîneur adjoint Boris Kulagin, les attaquants Valeri Kharlamov, Vladimir Petrov et Vladimir Shadrin ainsi que les défenseurs Valeri Vasiliev, Alexander Gusev et Alexander Ragulin.
Il y a 10 ans, Tony Esposito est revenu sur la Série du siècle, constatant son importance à défaut de célébrer son 40e anniversaire.
« Les Canadiens, c'était la force suprême en hockey, nous le savions. Et nous avons été testés. Peut-être que nous n'étions pas si suprêmes, que les gens se sont dit au fil de la série. Tout le monde a eu ses doutes.
« Mais je pense que nous avons gagné en raison de la façon dont nous avons été éduqués. Du genre de personnes que nous sommes - nous n'abandonnons pas. Quand les choses se compliquent, nous nous battons encore plus fort. Je pense que c'était la différence entre les deux sociétés à l'époque. »
Crédit photo principale :Graphic Artists/Temple de la renommée

















