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Le directeur général des Canadiens de Montréal Frank Selke a insisté sur le fait que le changement de règlement de la LNH adopté le 6 juin 1956 avait été effectué pour punir son équipe, dont le seul crime, selon lui, était d'avoir une trop grosse force de frappe pour ses adversaires.

« C'est complètement insensé », a lancé Lynn Patrick, l'homologue de Selke avec les Bruins de Boston, dont l'équipe avait été vaincue par les Canadiens sept mois plus tôt.
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Lors de la réunion du Bureau des gouverneurs à Montréal, le 5 juin 1956, cinq des six équipes de la LNH ont approuvé une proposition pour qu'un joueur ayant obtenu une pénalité mineure puisse quitter le banc des punitions après un but de l'équipe adverse en avantage numérique. Sans surprise, les Canadiens s'y sont opposés.
A-t-on mis du sable dans l'engrenage du dévastateur jeu de puissance de Montréal? La réponse varie selon la personne à qui vous le demandez. Mais une chose est certaine : les trois buts de Jean Béliveau inscrits dans un intervalle de 44 secondes lors d'un seul et même avantage numérique contre les Bruins, le 5 novembre 1955, ont certainement contribué à la décision.
Au Forum de Montréal ce soir-là, Béliveau a réussi un tour du chapeau lors d'une seule et même présence sur la glace, ridiculisant le gardien de Boston Terry Sawchuk, alors que le défenseur Hal Laycoe était au banc des punitions.
Les partisans des Canadiens ont adoré que ce soit Laycoe, un joueur fiable pour écouler des punitions, qui assiste à la scène, impuissant. Pourquoi? Car c'était avec Laycoe que Maurice Richard s'était bagarré au mois de mars précédent, écopant une suspension pour les trois derniers matchs de la saison régulière ainsi que pour les séries éliminatoires de la Coupe Stanley et déclenchant ultimement l'émeute du Forum.
Béliveau a marqué à 42 secondes, puis à 1:08 et à 1:26 de la deuxième période, permettant aux Canadiens de prendre les devants après avoir tiré de l'arrière par deux buts après 20 minutes.
Et le futur capitaine de Montréal, à sa troisième saison dans la LNH, ne s'est pas arrêté là après avoir inscrit le deuxième de 18 triplés en carrière. Il a ajouté un quatrième but, à forces égales à 15:53 du troisième engagement. Son compagnon de trio Bert Olmstead a participé à ces quatre filets dans le gain de 4-2 des Canadiens.

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Au lendemain de la rencontre, un journal a publié une photo de Béliveau dans le vestiaire, posant avec quatre rondelles et Olmstead pour le photographe des Canadiens David Bier. La photo n'a probablement pas bien passé auprès de l'organisation de Boston.
Selke, dont le jeu de puissance mettait en vedette Béliveau, Richard et Olmstead en avant ainsi que le défenseur Doug Harvey et l'attaquant Geoffrion à la pointe, tous des joueurs admis au Temple de la renommée du hockey, n'a pas tenté de cacher sa colère lorsque la proposition pour le changement au règlement a été acceptée.
« Vous avez peut-être le dessus sur moi au chapitre des votes, mais vous n'allez jamais me convaincre que c'est juste », a-t-il déclaré dans le livre de D'Arcy Jenish paru en 2008, The Montreal Canadiens : 100 Years of Glory.
Selke a cité en exemple l'excellent jeu de puissance des Red Wings de Detroit, au sein duquel la Production Line, composée de Sid Abel, Gordie Howe et Ted Lindsay, tous de futurs membres du Temple de la renommée, a terrorisé la Ligue à la fin des années 1940.

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« Lors de toutes ces années où Detroit a dominé avec son jeu de puissance, personne n'a suggéré qu'on change ce règlement, a-t-il indiqué. Maintenant que les Canadiens ont bâti un avantage numérique semblable, vous voulez l'affaiblir avec une règle. Allez mettre en place votre propre jeu de puissance semblable. »
Les homologues de Selke ont ignoré ses critiques, affirmant que ce changement de règlement était entériné par plus que cinq des six équipes de la Ligue.
« Nous l'avons essayé dans la Ligue de hockey de l'Ouest (rangs mineurs) l'hiver dernier, et tout le monde aimait le règlement », a fait valoir le DG des Rangers Frank Boucher. « Les Canadiens disent qu'ils ont perdu le vote 5-1, mais c'est faux. Ils ont perdu 19-1. La Ligue américaine de hockey et la WHL ainsi que cinq équipes de la LNH ont approuvé la nouvelle règle. Seuls les Canadiens s'y sont opposés, et c'est la raison pour laquelle ils affirment que c'est pour nuire à leur jeu de puissance. »
Patrick a justifié le vote des Bruins avec un raisonnement bien précis.
« Si un joueur écope une punition mineure pour avoir fait quelque chose d'illégal qui a peut-être empêché l'équipe adverse de marquer et que cette dernière trouve le fond du filet lorsqu'il est au banc, il n'y a aucune raison pour laquelle il ne devrait pas retourner sur la glace immédiatement, a-t-il expliqué. L'équipe adverse obtient le but qu'elle a potentiellement perdu en raison du geste illégal qui a conduit à la punition.

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« Jack Adams (le DG des Red Wings) a milité pour cette nouvelle règle il y a trois ans, alors que Detroit possédait le meilleur jeu de puissance du hockey. Il pensait que ça allait améliorer le jeu. Il y a toujours de la résistance quant aux changements de règlements, mais une fois qu'ils sont adoptés, les critiques cessent, car ça devient évident que c'est un changement qui fonctionne bien. »
Patrick a balayé du revers de la main l'argument selon lequel laisser un joueur puni quitter le banc des punitions après un but allait empêcher les partisans d'assister à du jeu offensif lors d'un match serré et défensif.
« Tout dépend de l'aréna dans lequel tu te trouves. Bien sûr, la foule de Montréal a adoré ça », a-t-il mentionné, faisant référence au tour du chapeau en 44 secondes de Béliveau. « Mais imaginez que ce soit les Canadiens qui mènent et que les Bruins marquent trois buts en raison d'une pénalité. Comment pensez-vous que la foule aurait réagi? Nous avons bousillé une avance et un match à Boston l'an dernier en raison d'une pénalité, et les partisans ont quitté l'aréna en nous maudissant. Lors du match suivant, il y a eu environ 4000 personnes de moins qu'à l'habitude en raison de tout ça. »
La soirée de quatre filets de Béliveau le 5 novembre 1955 aura été son seul tour du chapeau en carrière contre les Bruins. Cinq de ses 18 triplés sont survenus contre Detroit, alors qu'il en a réussi trois contre les Rangers, les Black Hawks de Chicago et les Maple Leafs de Toronto ainsi qu'un seul contre Boston, les Penguins de Pittsburgh, les Kings de Los Angeles et les North Stars du Minnesota.
Son tour du chapeau de 1955 demeure le deuxième plus rapide dans l'histoire de la LNH, soit un peu plus du double que les 21 secondes dont a eu besoin Bill Mosienko, de Chicago, contre les Rangers, le 23 mars 1952.

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Si Selke fulminait à propos du changement de règlement de 1956, Richard, lui, ne s'est pas laissé abattre.
« Je pense que c'est correct », a-t-il déclaré au chroniqueur de la Montreal Gazette Dink Carroll. « Combien de fois pensez-vous que nous avons marqué plus qu'un but lorsque l'autre équipe était à court d'un homme? »
C'est arrivé à quelques reprises, comme on l'a souligné à Richard.
« Ça peut paraître ainsi pour vous », a-t-il répliqué en riant. « Mais je pense que si vous remontiez dans l'histoire, vous verriez que ce n'est pas arrivé très souvent. Pensez à toutes les fois où nous n'avons pas marqué en avantage numérique. »
Au final, le changement à la règle n'a pas empêché les Canadiens de défendre avec succès leur championnat en 1956-57. Ils ont remporté la Coupe Stanley trois autres années de suite lors de cette séquence entre 1956 et 1960.
Photos: David Bier/Canadiens de Montréal; Temple de la renommée du hockey; Getty Images