2021 scotty dick stubbs main

Scotty Bowman se souvient du gaz lacrymogène et du chaos qui a ensuite régné dans la fumée âcre, de la difficulté qu'il a eue à descendre les marches en ciment du Forum de Montréal menant de la section debout jusqu'aux vestiaires secondaires, là où il a pu se mettre à l'abri.

« Et ensuite Dick m'a fait entrer dans le vestiaire des Canadiens de Montréal pendant une dizaine de minutes, d'où j'ai pu sortir par la porte arrière pour me rendre jusqu'à ma voiture, a raconté Bowman. Nous n'avions aucune idée de ce qui allait se passer à l'extérieur. »
L'amitié entre Bowman, l'entraîneur qui compte le plus de victoires dans la LNH, et Dick Irvin fils, le légendaire descripteur à la retraite des matchs des Canadiens à la radio et à la télé, remonte aux années 1950.
Et depuis, les deux hommes entretiennent une relation riche et joviale.
Ils s'étaient croisés avant le 17 mars 1955 - ni un ni l'autre ne se souvient de ces détails - mais ils ont commencé à tisser des liens ce soir-là, au coeur de l'émeute du Forum qui a pris naissance au lendemain de la suspension que le président de la LNH Clarence Campbell avait imposée au légendaire attaquant des Canadiens Maurice « Rocket » Richard.
Au cours d'un dîner d'une durée de deux heures samedi dernier en banlieue de Montréal, pendant que Bowman dégustait une salade et Irvin, un sandwich au fromage fondu, les deux vieux copains qui ne s'étaient pas vus depuis sans doute une décennie se sont mis à compléter les phrases de l'autre et à ajouter des détails aux anecdotes que l'autre racontait, tout cela en passant d'une décennie à l'autre au moment de rappeler des souvenirs vécus au cours de leurs remarquables vies dans le hockey et en dehors.
Les douces vagues de leurs souvenirs se sont vite transformées en raz de marée, le flot d'histoires vécues mêlant les noms de joueurs pratiquement inconnus à ceux des plus grandes légendes de la LNH. La discussion se bousculait pour aborder des sujets aussi variés que la radio montréalaise de leur époque, en mentionnant au passage une émission de lignes ouvertes et de jeu-questionnaire sportif animée par le regretté Danny Gallivan, le partenaire d'Irvin à la diffusion des matchs des Canadiens pendant 17 ans, ainsi que les 18 trous de golf mémorables que Bowman a marchés avec Tiger Woods.
Nous étions encore dans le stationnement, en route vers notre dîner, quand Bowman, qui fêtera ses 88 ans le 18 septembre, a posé une question.

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« Dick, te souviens-tu de Bobby Carragher? », a demandé Bowman de façon inopinée.
Même s'il n'avait pas entendu ce nom-là depuis un demi-siècle, il n'y avait rien de surprenant au fait qu'Irvin, âgé de 89 ans, lui aussi une véritable encyclopédie du hockey à l'instar de Bowman, se souvienne du petit attaquant qui a disputé cinq saisons dans la ligue senior au Québec et qui a brillé dans une ligue industrielle du vendredi soir dans les années 1940 à Montréal.
Employé d'une entreprise de peinture le jour, Bowman était entraîneur dans le hockey junior B à Montréal en 1955, ce jeune homme de 21 ans ayant l'habitude de se dépêcher pour aller se placer dans la section debout à l'extrémité sud du Forum pour les matchs des Canadiens, après avoir acheté son billet qu'il pouvait se procurer au prix de 50 sous avec son laissez-passer de l'aréna. Irvin, alors âgé de 23 ans, était commis pour une compagnie pétrolière qui, sur la galerie de presse, prenait en note des statistiques du match pour son père Dick, qui en était à la dernière saison d'un total de 15 au poste d'entraîneur des Canadiens. Bowman avait commencé à assister aux séances d'entraînement des Canadiens, s'abreuvant des exercices commandés par Irvin père pour ensuite les utiliser avec son équipe junior.
Le fils de l'entraîneur a fait entrer Bowman dans le vestiaire des Canadiens en passant au travers l'écran de fumée du gaz lacrymogène et de la confusion qui régnait dans un aréna que la police était en voie d'évacuer. Montréal avait déclaré forfait et ainsi concédé la victoire aux Red Wings de Detroit après une période de jeu, laissant place à l'émeute et ce qu'on a ensuite qualifié de Révolution tranquille, période qui allait changer à jamais le contexte politique au Québec.
Ni l'un ni l'autre des jeunes hommes n'avait la moindre idée de ce qui allait arriver dans les années 1970, quand Bowman allait se retrouver dans ce même vestiaire en tant qu'entraîneur cinq fois champion de la Coupe Stanley avec les Canadiens, dont quatre fois d'affilée, et qu'Irvin allait décrire les matchs depuis la galerie de presse.

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Irvin était un peu gêné quand il a constaté qu'il a été le premier à se faire reconnaître par d'autres clients du restaurant, dont un qui lui a rappelé qu'on se souvient encore de lui comme celui qui a établi, dans les années 1980, le record de coups sur neuf trous au club de golf des environs.
« Et évidemment, vous connaissez monsieur Bowman », a lancé Irvin, cherchant à détourner rapidement l'attention, au grand étonnement du client.
Bowman était de passage à Montréal pendant quelques jours, ayant fait le trajet de six heures en voiture avec son épouse Suella depuis leur résidence d'été qui se trouve près de Buffalo. Il s'y est rendu pour assister le 10 septembre à une cérémonie tenue au vénérable Auditorium de Verdun, alors que la patinoire principale de 3500 sièges dans le bâtiment montréalais qui compte deux surfaces a été baptisée à son nom.
Il a été profondément touché par cet honneur, lui qui a grandi quelques rues plus loin, son père Jack ayant participé à la construction de l'auditorium comme ouvrier à la fin des années 1930.
Aux côtés de Bowman à la cérémonie de coupe du ruban, il y avait Denis Savard, le joueur de centre membre du Temple de la renommée du hockey originaire de Verdun, qui a déjà prêté son nom à la deuxième patinoire qu'on retrouve dans l'aréna bâti il y a 82 ans.
À compter de l'an prochain, les installations rénovées abriteront le centre de haute performance du programme national canadien féminin.

1970s Bowman 1961 Irvin

Bowman a remporté son premier trophée de hockey à l'Auditorium de Verdun en tant que membre de l'équipe championne de la ville en 1948, quand celle-ci évoluait dans la ligue midget du Québec. Il avait alors patiné en compagnie des futurs joueurs de la LNH Don Marshall et Gordon « Bucky » Hollingworth.
Deux ans plus tard, c'est à cet endroit que Bowman a marqué son premier but pour les Canadiens juniors de Montréal de la ligue junior A, à titre de joueur de 16 ans rappelé du junior B.
« Je n'ai eu qu'à pousser la rondelle dans le filet, c'était quasiment une cage déserte, sur une passe de Dickie Moore », s'est-il souvenu, les yeux brillants, lui qui avait alors été alimenté par un futur joueur légendaire de la LNH qu'il allait éventuellement convaincre de sortir de la retraite afin qu'il joue pour ses Blues de St. Louis, une équipe d'expansion, en 1967-68.
Sa propre carrière de joueur ayant été écourtée en raison d'une blessure, Bowman est devenu dépisteur au milieu des années 1950, puis entraîneur. Il allait devenir l'entraîneur qui aura connu le plus de succès dans l'histoire de la LNH, lui qui a signé 1244 victoires en 2141 matchs du calendrier régulier de 1967-68 à 2001-02, et 223 victoires en 353 rencontres des séries éliminatoires de la Coupe Stanley.
Bowman a remporté la Coupe Stanley cinq fois avec les Canadiens, en 1973 puis de 1976 à 1979, en 1992 avec les Penguins de Pittsburgh ainsi qu'en 1997, 1998 et 2002 avec les Red Wings. Il a décroché cinq autres championnats dans différents rôles avec les Penguins (1991), les Red Wings (1998) et les Blackhawks de Chicago (2010, 2013, 2015).
Bowman est originaire de Verdun et ce fils d'immigrants écossais demeure à ce jour énormément fier de ses racines.

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« Je repense à ma jeunesse à Verdun, aux joueurs que j'admirais, a-t-il déclaré. Parmi les premiers, il y avait (le défenseur des Canadiens dans les années 1950) Dollard Saint-Laurent. Avec mon père en 1954, j'ai acheté ma première voiture et c'est Dollard qui nous l'a vendue, lui qui travaillait l'été comme vendeur d'automobiles pour un concessionnaire local. Le fait d'avoir mon nom apposé sur l'aréna, c'est un grand honneur. La patinoire n'a jamais mieux paru et avec la très jolie annexe, il va y avoir beaucoup de glace disponible pour les jeunes qui vont jouer au hockey à Verdun. »
Irvin, évidemment, est issu d'une grande famille du hockey. Dick père a été le premier capitaine des Black Hawks de Chicago, puis il est devenu encore plus connu dans le rôle d'entraîneur, lui qui a remporté la Coupe Stanley à quatre reprises, avec les Maple Leafs de Toronto en 1932, puis les Canadiens en 1944, 1946 et 1953.
L'épouse de l'entraîneur et ses deux enfants l'ont accompagné à Montréal en provenance de Regina, en Saskatchewan, en 1951, si bien qu'Irvin fils a fait ses études à l'université McGill et a éventuellement trouvé du travail comme commis pour une compagnie pétrolière avant d'être embauché par la station montréalaise du réseau CTV en 1961. Directeur des sports de CFCF-TV en plus d'être descripteur à la radio ainsi qu'à l'occasion des télédiffusions de « La Soirée du hockey » en anglais, il a assisté au dernier match de 26 championnats de la Coupe Stanley jusqu'à sa retraite en 1999.
Auteur de six livres sur le hockey, son plus récent étant l'autobiographie qu'il a publiée en 2001, Irvin qualifie Bowman de personne « unique en son genre », lançant à la blague qu'il rappelle souvent à son ami qu'il est son deuxième entraîneur favori de tous les temps, après celui avec qui il entretient des liens familiaux.

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En 2019, la vie de Bowman a été examinée dans une biographie intitulée « Scotty - Une vie de hockey d'exception » écrite par Ken Dryden, le légendaire gardien de but de la dynastie des Canadiens dans les années 1970.
Bowman demeure le plus grand entraîneur qu'Irvin ait jamais vu durant le déroulement d'un match, lui qui avait un talent inégalé pour faire des ajustements et modifier ses trios en cours de route. Bowman est considéré pratiquement à l'unanimité comme le meilleur entraîneur de tous les temps derrière un banc.
Irvin et Bowman ont travaillé ensemble sur la galerie de presse durant la diffusion de plusieurs matchs. Et au cours des trois dernières saisons de l'entraîneur à Montréal, de 1976 à 1979, au fil des trois derniers des quatre championnats consécutifs, il était l'invité régulier d'un segment radiophonique d'avant-match d'une durée de cinq minutes animé par Irvin.
« Que pose-t-on comme questions à un entraîneur qui ne perd jamais? a lancé Irvin. Scotty est venu à ma rescousse à maintes reprises. Peu importe quelle équipe il affrontait, ou peu importe la longueur de la séquence de matchs sans défaite qui était en cours, il trouvait toujours un angle inédit. De toute évidence, il arrivait à faire la même chose avec ses joueurs. »
Irvin a raconté avec bonheur à Bowman son histoire favorite sur un sujet qui n'a rien à voir avec son travail d'entraîneur, mais plutôt avec les 18 derniers trous de l'Omnium des États-Unis 2000 à Pebble Beach. C'est là que Bowman a agi comme un des deux marqueurs de la USGA pour Tiger Woods, qui allait éventuellement remporter la 100e présentation du tournoi par une marge record de 15 coups, et le vice-champion Ernie Els.

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Bowman et Woods avaient fait connaissance à l'occasion d'un gala de remises de prix un an plus tôt, le golfeur ayant alors reconnu durant leur discussion amicale qu'il était davantage un amateur de basketball que de hockey. Dans la roulotte des marqueurs à l'issue de la ronde finale disputée à Pebble Beach, au moment où Woods et Els vérifiaient leurs cartes de pointage, le champion s'est retourné et il a réalisé que Bowman était assis à quelques pieds de lui.
« Scotty Bowman. Que fais-tu ici?, a lancé Woods, qui s'était tellement concentré sur sa ronde de golf qu'il n'avait jamais vu Bowman marcher quasiment pas à pas à ses côtés au fil des 18 trous.
« Scotty m'a téléphoné quelques jours plus tard pour me faire part de tous les détails de sa journée, a raconté Irvin en riant. Je lui ai dit, "Scotty, j'ai été avec toi pour six de tes huit conquêtes de la Coupe Stanley (à ce moment-là) et c'est la première fois que je te sens à ce point emballé". »
Deux heures après que le nom de Bobby Carragher eut été mentionné, les deux amis étaient de retour dans le stationnement, où ils allaient regagner leurs voitures respectives, Bowman devant aller chercher son épouse, alors qu'Irvin retournait à la maison. Ils étaient toujours là à se raconter des histoires, à mentionner des noms et des événements, et ils ont promis de se reparler bientôt par téléphone, ce qu'ils ont fait régulièrement pendant des décennies.
« J'arrivais toujours à dénicher une bonne place dans la section debout du Forum dans les années 1950 », a dit Bowman en parlant du bâtiment où cette amitié très spéciale a pris naissance. « Je savais à quelle heure je devais me rendre à telle porte. »
Puis, en riant: « Et Dick, je connaissais quelques-uns des placiers ».
Crédit photo: Dave Stubbs; Getty Images; Dick Irvin fils; Fondation de l'Hôpital général de Montréal