Yvan Jacques main badge 2

Il y a 50 ans, la ville de Montréal a eu droit à la tempête parfaite, et ce, dans tous les sens de l'expression, mais les joueurs des Canadiens sont tout de même parvenus à se rendre au Forum, que ce soit en motoneige, en dépanneuse, à pied, en train ou en métro.

La victoire de 3-1 des Canadiens contre les Flyers de Philadelphie le 19 février 1972 n'est aujourd'hui qu'un détail. La vraie histoire, c'est que le match ait été joué en dépit des circonstances lors de cette journée.
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Ce samedi-là, on prévoyait sept à dix centimètres de neige à compter du vendredi soir. À minuit, quand la tempête s'est levée, les 8000 employés de la ville ont entamé une grève. Les camions de déneigement sont restés dans les garages, et toutes les opérations de déneigement ont été suspendues.

Peel St. scoresheet

Les Flyers, qui n'avaient pas gagné à leurs cinq derniers matchs (0-2, trois verdicts nuls), étaient arrivés le vendredi, s'installant dans leur hôtel près du Forum. Les Canadiens, champions en titre de la Coupe Stanley, n'avaient pas été vaincus en neuf rencontres (5-0, quatre verdicts nuls) et étaient déjà à la maison et se préparaient à affronter Philadelphie le samedi, avant de voyager jusqu'à Buffalo pour affronter les Sabres le dimanche.
Mais ce qui devait être une modeste tempête a finalement apporté un pied de neige avec des vents allant jusqu'à 95 km/h. À l'aube le samedi, on avait de la neige jusqu'aux genoux. La tempête avait gagné en intensité en matinée, alors que la visibilité sur les routes était nulle et que les trottoirs et les routes étaient impraticables en raison des accumulations de neige exacerbées par le vent.

Yvan Cournoyer split

Les attaquants des Canadiens Yvan Cournoyer, que l'on voit plus haut avec une pelle dans les mains à son domicile au nord de Montréal, et Jacques Lemaire, qui pose avec un bâton de golf en Floride, habitaient en banlieue à environ 30 kilomètres à l'ouest du Forum. Pour Cournoyer, qui possédait une camionnette à traction intégrale, la neige n'était rien de plus qu'un petit inconvénient.
Puis, tôt en après-midi, il a reçu un appel du gérant de l'équipement Eddy Palchak, qui appelait tous les joueurs pour leur conseiller de se présenter à l'aréna en avance en raison des conditions météorologiques qui se dégradaient.
Cournoyer, qui habitait un peu plus à l'ouest que Lemaire, a appelé son coéquipier pour lui dire qu'il allait le prendre en chemin. Ils ont mis les valises dans la camionnette en vue de leur voyage à Buffalo, puis ils ont pris l'autoroute en direction du Forum. Les choses ont ensuite mal tourné.

Jacques Lemaire split

Ils n'avaient même pas fait la moitié du chemin qu'ils ont fait face à un bouchon de circulation, l'autoroute étant complètement bloquée par des voitures prises au beau milieu de la route. Comme tout conducteur digne de ce nom au Québec, Cournoyer a fait un virage à 180 degrés au beau milieu de l'autoroute et est reparti en sens inverse vers l'ouest. Le plan : les deux hommes allaient retourner à la maison, enfiler leur habit de neige, embarquer chacun sur leur motoneige et recommencer le trajet.
Avec leur sac de voyage bien attaché à leur motoneige, ils ont repris la route, filant vers la ville en laissant derrière eux d'innombrables voitures abandonnées.
C'était le plan parfait… jusqu'à ce que la motoneige de Cournoyer cesse de fonctionner pratiquement au même endroit où ils s'étaient arrêtés plus tôt. Le rapide ailier, surnommé le Roadrunner, a alors abandonné son moyen de transport dans le fossé au bord de l'autoroute, avant d'embarquer avec Lemaire et de finalement rejoindre leur destination.
En approchant du Forum sur la rue Sainte-Catherine, ils ont croisé de nombreux piétons et fondeurs enchantés d'avoir la célèbre rue à eux seuls.

Peel Street

« Quand nous sommes arrivés au garage du Forum, la plupart des autres joueurs étaient déjà en uniforme et prêts pour le match, s'est remémoré Cournoyer. Avec nos habits de neige, nous avions l'air d'être débarqués d'une autre planète. »
Depuis son domicile en Floride aujourd'hui, Lemaire éclate de rire en y repensant, affirmant qu'il a adoré l'aventure. Un trajet qui leur prenait habituellement 25 minutes en voiture leur a pris plus d'une heure en motoneige.
« C'était le fun, a lancé Lemaire. Dès que je pouvais sauter sur ma motoneige, je le faisais. Quand nous avons réalisé que la camionnette à traction intégrale d'Yvan n'allait pas nous permettre de nous rendre au Forum, la solution était simple.
« Je me souviens d'avoir enfilé mon habit de neige. Ç'a été un trajet très inhabituel, car nous avons pris l'autoroute en motoneige et nous sommes passés à côté de tellement de voitures prises dans la neige.
« Ceux qui travaillaient dans le garage du Forum ne nous ont même pas reconnus quand nous sommes entrés en motoneige. Ils nous regardaient, incrédules. Quand ils ont réalisé que c'était Yvan et moi, ils ont éclaté de rire. Ils n'arrivaient pas à croire qu'on avait fait tout ce chemin. »
Pendant que la plupart de leurs coéquipiers sautaient sur la glace pour la période d'échauffement, Cournoyer et Lemaire ont rapidement enfilé leur uniforme, épuisés par ce qu'ils venaient de vivre.

Favell Dryden split

« D'habitude lors d'un jour de match, on faisait une sieste l'après-midi, on sautait dans notre voiture pour nous rendre à l'aréna et on jouait, a raconté Lemaire. Une motoneige, c'est complètement différent. Tu es concentré à contrôler le véhicule et tu veux t'assurer de ne rien accrocher. Yvan et moi n'avions aucune idée de comment nous allions jouer. »
Naturellement, Lemaire a ouvert la marque à 3:09 de la première période, aidé par Cournoyer, avant que le Roadrunner n'inscrive son 30e filet de la saison, qui s'est avéré celui de la victoire, à 18:21 du premier engagement.
La rondelle a été déposée par l'arbitre Bryan Lewis à 20h14, avec un peu de retard pour accommoder certains joueurs serrés dans le temps. La rencontre s'est jouée promptement, en deux heures et neuf minutes. Les Canadiens ont dominé les Flyers 43-24 au chapitre des tirs, les deux équipes probablement trop fatiguées pour faire preuve de fougue. À preuve, six minutes de pénalité ont été décernées, toutes aux Flyers, dont deux minutes au gardien Doug Favell pour avoir retardé le match à 7:39 du deuxième tiers.
Le gardien des Canadiens Ken Dryden, les lunettes embuées et pleines de neige en raison de la marche de quelques kilomètres avec son épouse Linda, se souvient que le match s'était amorcé avec environ 4000 partisans dans les estrades, alors que le Forum pouvait accueillir 18 200 personnes. On dit qu'un peu plus de 8000 personnes - des chiffres non officiels - ont assisté à la partie, incluant certaines personnes qui passaient près du Forum et avaient décidé d'assister au match.

Bowman Ste. Catherine

Se rendre à l'aréna a été une aventure pour plusieurs joueurs des Canadiens.
L'entraîneur Scotty Bowman, qui habitait à environ 20 kilomètres à l'ouest du Forum, savait qu'il n'aurait aucune chance de se rendre en voiture. En transportant un sac de voyage, il a marché péniblement jusqu'à une station de train de banlieue, avec de la neige jusqu'aux genoux. Dans des conditions normales, cette marche lui prenait 12 minutes, mais cette fois-là, il s'est rendu en presque une heure.
« La LNH était très réticente à annuler un match dans ces années-là », dit Bowman aujourd'hui. « Il aurait fallu qu'une équipe ne soit pas en ville, mais les Flyers étaient déjà à Montréal. »
La LNH compte officiellement 63 matchs reportés en raison de la météo depuis le 4 mars 1971, quand un affrontement à Montréal entre les Canadiens et les Canucks de Vancouver avait dû être repoussé de cinq jours. Les deux équipes étaient en ville, mais la partie avait été reportée à la demande de la ville, qui était paralysée par une bordée de 50 centimètres de neige.
Il y avait eu d'autres reports précédemment. Le 20 février 1924, le train des Sénateurs d'Ottawa en direction de Montréal avait été bloqué par la neige. Les joueurs avaient tenté de dégager la locomotive avec des pelles, sans succès. Le match avait été joué le soir suivant, un gain de 3-0 des Canadiens.

Canadiens 1971-72

En cette soirée de tempête en 1972, l'attaquant de Montréal Marc Tardif est arrivé à la fin de la première période, ayant dû abandonner sa voiture au centre-ville et marcher 90 minutes jusqu'à l'aréna. Sam Maislin, un actionnaire des Canadiens, a envoyé une dépanneuse de sa compagnie chercher le défenseur Guy Lapointe et le gardien auxiliaire Denis DeJordy, qui habitaient à environ 40 kilomètres du Forum.
L'analyste à la télévision Gilles Tremblay, un ancien attaquant de Montréal, a eu besoin de plus de quatre heures pour se rendre à l'aréna, lui qui habitait à environ 40 kilomètres à l'est du Forum. Il n'aura été en ondes que cinq minutes, car une grève des techniciens de CBC a fait en sorte que la rencontre n'a pas été diffusée. Les partisans des Canadiens, enfermés à la maison en raison de la tempête, ont plutôt eu droit à un gain de 6-4 des Bruins de Boston contre les North Stars du Minnesota.
L'attaquant de Philadelphie Jean-Guy Gendron, qui avait rendu visite à son épouse à l'extérieur de la ville, a mis la main sur une motoneige pour se rendre au forum, mais il est arrivé trop tard pour être en uniforme.
Le fait saillant de la partie a peut-être eu lieu après la sirène finale, quand un partisan des Flyers a sauté sur la glace du Forum et dansé au son de l'organiste de l'aréna qui interprétait la chanson Volare de Dean Martin.

Dorchester

Puisque l'aéroport de Montréal était paralysé, les Flyers ont emprunté le métro pour se rendre jusqu'à la station de train, qui les a conduits à Toronto, d'où ils se sont envolés pour Philadelphie. Mais même cette partie de la journée a tourné au désastre : ils se sont rendus par erreur à l'historique gare Windsor plutôt qu'à la gare Centrale, où leur train les attendait.
Au grand déplaisir de l'entraîneur Fred Shero, son équipe a dû marcher pendant une demi-heure à travers les bancs de neige pour se rendre au bon endroit. À leur arrivée, ils sont tombés sur les joueurs des Canadiens, qui avaient marché plus de deux kilomètres depuis le Forum dans la neige pour prendre le même train, qui allait se rendre jusqu'à Buffalo.
« Il n'y avait rien à manger dans le train », s'est rappelé Dryden.
La faim n'aura pas été un problème pour le gardien, qui allait gagner le trophée Calder en 1972 à titre de recrue de l'année dans la LNH. Le dimanche, Dryden a blanchi les Sabres 4-0 pour signer le sixième de ses huit jeux blancs de la saison.
La motoneige de Cournoyer était de retour dans son garage quand il est revenu de Buffalo, puisque la compagnie de Maislin l'avait remorquée jusque chez lui.
Photos: Evelyn Cournoyer, Jimmy Cosby; toutes les photos de Montréal en 1972 sont une gracieuseté de Sandra Cohen-Rose et de Colin Rose; Temple de la renommée du hockey, Getty Images