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Choix de premier tour des Nordiques de Québec au repêchage de 1993, Jocelyn Thibault a disputé 586 matchs au cours de sa carrière de 15 saisons dans la LNH. Il a porté l'uniforme des Nordiques, de l'Avalanche du Colorado, des Canadiens de Montréal, des Blackhawks de Chicago, des Penguins de Pittsburgh et des Sabres de Buffalo, signant 238 victoires. Il a été entraîneur des gardiens de l'Avalanche pendant deux saisons et il est aujourd’hui actionnaire du Phoenix de Sherbrooke dans la LHJMQ. Il collabore depuis plusieurs années avec l'équipe de LNH.com pour traiter des dossiers chauds devant les 32 filets de la Ligue.

Le duel de gardiens auquel les amateurs ont eu droit jeudi soir au Centre Bell lors du match entre les Canadiens de Montréal et les Blue Jackets de Columbus nous rappelle une chose : avoir un parcours atypique n’est absolument pas une barrière pour devenir un gardien de qualité dans la LNH.

D’un côté, il y avait Jakub Dobes, choix de cinquième ronde en 2020, qui a signé une importante victoire de 2-1 devant le filet des Canadiens, qui sont en pleine course pour une place aux séries éliminatoires de la Coupe Stanley. De l’autre, il y avait Jet Greaves, qui n’est peut-être pas reparti de Montréal avec la victoire, mais qui a été l’un des piliers de la spectaculaire remontée des Blue Jackets au classement depuis la nomination de Rick Bowness comme entraîneur-chef le 12 janvier, eux qui occupent maintenant le troisième rang de la section Métropolitaine. Pourtant, Greaves n’a jamais été repêché.

Dans les deux cas, on parle de deux gardiens qui n’ont jamais eu le chemin facile. Personne n’a déroulé le tapis rouge devant eux. Mais chaque fois qu’ils sont passés au niveau supérieur, ils ont su s’adapter rapidement, et à 24 ans, le meilleur est à venir.

Pour Dobes, cette victoire était sa cinquième sur une possibilité de sept depuis le 7 mars. Une belle séquence, mais qui n’est pas sa meilleure cette saison, puisque le gardien tchèque avait remporté ses six premiers départs du calendrier, ainsi que ses cinq matchs entre le 1er et le 29 janvier.

Les victoires ont été au rendez-vous pour le gardien du Tricolore cette saison, comme le démontre sa fiche de 24-8-4, mais ce qui a changé depuis le retour de la pause olympique, c’est la façon dont il va chercher ces victoires.

Avant les Jeux de Milano Cortina, Dobes était cinquième dans la LNH parmi les 36 gardiens les plus utilisés (minimum 25 matchs joués) pour la moyenne de buts marqués par son équipe lorsqu’il était devant le filet (3,46). Parmi ces 36 gardiens, Dobes avait le troisième meilleur pourcentage de victoires de la Ligue (66,6 %), mais il était 29e pour le taux d’efficacité. En d’autres mots, sans le travail offensif de ses coéquipiers, plusieurs de ses victoires auraient pu se transformer en défaites.

Mais depuis la pause olympique, Dobes s’impose aussi dans les matchs à bas pointage, comme il l’a fait jeudi contre les Blue Jackets. Et même lorsqu’il perd, il connaît de bonnes sorties, comme le démontre son taux d’efficacité de ,926 dans le revers de 3-1 contre les Red Wings de Detroit le 19 mars.

C’est ce qui lui a permis de se hisser parmi la crème de la crème des gardiens de la LNH depuis le 7 mars. Sa fiche de 5-2-0 lui donne le meilleur pourcentage de victoire parmi les 28 gardiens qui ont joué au moins six matchs, et il est aussi deuxième pour la moyenne de buts accordés (2,00) et pour le taux d’efficacité (,931) derrière Joel Hofer des Blues de St. Louis. C’est la même chose au chapitre des statistiques avancées, puisqu’à ses 10 derniers départs, Dobes se classe au troisième ou quatrième rang dans les catégories suivantes : buts sauvés par rapport au gardien moyen, pourcentage d’arrêts supérieur à ce qui est attendu et nombre de victoires par rapport au gardien moyen (WAR).

CAR@MTL: Dobe résiste à Hall en échapée

On peut penser que l’arrivée de Marco Marciano comme entraîneur des gardiens à Montréal le 28 janvier a un fort lien avec les performances récentes de Dobes. Ce dernier est plus constant, son sens du hockey est plus aiguisé et sa technique plus affirmée. Quand on mélange tous ces éléments avec le caractère de batailleur du Tchèque de 24 ans, on se retrouve avec une recette très intéressante en vue des séries éliminatoires.

Je n’irai pas jusqu’à dire que Dobes est maintenant assuré de demeurer gardien numéro un jusqu’à la fin de la saison, mais présentement, c’est clairement son poste à perdre. Je crois que les Canadiens devraient continuer de lui offrir deux départs sur une possibilité de trois d’ici aux séries, puisqu’il n’a pas besoin d’être ménagé, contrairement à un gardien qui aurait participé aux Jeux olympiques ou disputé toute la saison comme numéro un, par exemple.

Pas grand, mais intelligent

Je vous disais un peu plus haut que Dobes avait eu un parcours atypique, en particulier quand il était jeune, puisqu’il n’a jamais été considéré comme un gardien d’avenir par le programme national tchèque, et qu’il a dû s’expatrier aux États-Unis et évoluer dans des circuits de calibre plus faible pour grimper les échelons.

C’est encore plus vrai pour Greaves, qui est l’exemple parfait que le hockey est un sport à développement tardif. Depuis l’arrivée de Bowness, son dossier est de 11-2-2 avec une moyenne de 2,24 et un taux d’efficacité de ,914. C’est bien mieux que ce qu’a fait son collègue Elvis Merzlikins (8-2-2; 2,50; ,898), qui a obtenu trois départs de moins.

Alors que les Blue Jackets se battent pour participer aux séries éliminatoires pour la première fois en six saisons, Greaves est devenu leur homme de confiance. Et la plus grande ironie, c’est qu’au cours de sa carrière, Greaves n’a jamais été vraiment considéré pour ce rôle.

Au niveau junior, Greaves évoluait dans la Ligue de hockey de l’Ontario avec les Colts de Barrie, qui en avaient fait leur choix de troisième ronde au repêchage de 2017. Il n’a rien cassé à sa première saison, en 2017-18, si bien que lors de l’été suivant, les Colts ont sélectionné Arturs Silovs – qui évolue maintenant pour les Penguins de Pittsburgh – lors du repêchage international de la Ligue canadienne de hockey.

À cette époque, j’étais directeur général du Phoenix de Sherbrooke, et Silovs était un joueur que nous avions placé très haut sur notre liste d’espoirs. Chaque équipe avait alors droit qu’à deux places de joueur international dans sa formation, donc lorsqu’un club repêche un gardien, c’est qu’elle a un besoin important à cette position – et que visiblement, elle ne tient pas son portier actuel en haute estime.

Ça n’augurait rien de bon pour Greaves, qui n’a finalement jamais été repêché par une équipe de la LNH. Il a finalement dû suivre le chemin le plus long. Il a fait le saut chez les professionnels deux années plus tard pour se retrouver dans la ECHL, pour finalement été rappelé dans la Ligue américaine après quelques mois.

Mais encore là, il ne cadrait pas dans le moule habituel des Blue Jackets, qui ont une préférence évidente pour les gardiens européens, puisque depuis 2011, huit des neuf portiers repêchés par l’organisation sont originaires du Vieux Continent. On peut aussi ajouter à cette liste le regretté Matiss Kivlenieks, qui a été mis sous contrat comme joueur non repêché en mai 2017 et qui avait fait ses débuts dans la LNH lors de la saison qui a précédé son décès en juillet 2021.

Et en matière de moule, Greaves ne rentre surtout pas dans celui du gardien moderne de la LNH en 2025-26. À vrai dire, c’est plutôt l’inverse… il a beaucoup trop de place dans ce moule.

Voyez-vous, Greaves mesure 6 pieds, et il avait probablement gardé ses « gougounes » lorsqu’il a été mesuré au camp d’entraînement. Il n’a pas le physique de l’emploi, puisque la moyenne de la Ligue est de 6 pieds 3 pouces. Parmi les 84 gardiens qui ont joué plus d’un match dans la LNH cette saison, un seul est plus petit que Greaves : le vétéran Juuse Saros des Predators de Nashville.

Mais Greaves sait comment compenser sa petite taille par sa vitesse d’exécution, sa mobilité et son sens du hockey, qui est incroyable. Quand tu n’es pas un grand gardien, tu dois être capable de lire le jeu, mais aussi de décoder ce que tu n’es pas en mesure de voir et de capter des indices qui vont t’indiquer le prochain mouvement à exécuter. C’est sans oublier l’immense dose de motivation nécessaire pour faire taire ses dénigreurs.

Est-ce qu’il pourrait devenir le gardien numéro un d’élite que les Blue Jackets n’ont pas eu depuis le départ de Sergei Bobrovsky? C’est trop tôt pour le savoir, mais rien n’empêche de croire qu’un gardien non repêché puisse devenir un des meilleurs dans la LNH.

La preuve : Logan Thompson, qui a lui aussi été ignoré et qui est passé par l’ECHL, est un sérieux candidat au trophée Vézina cette saison.