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MISSISSAUGA, Ontario - Dès qu'on y met les pieds, on constate que le sous-sol de Paul Henderson a les allures d'un musée en l'honneur d'un des plus grands moments dans l'histoire du hockey, du Canada et, surtout, de sa vie.

Sur un mur, on aperçoit un cadre dans lequel se trouvent des cartes de hockey autographiées des membres d'Équipe Canada lors de la Série du siècle de 1972, que les représentants de l'unifolié ont remporté en huit matchs contre l'Union soviétique.
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Un peu plus loin, il y a une peinture de ses coéquipiers et lui sur la ligne bleue en train d'écouter l'hymne national au cours de la série. Le titre de l'œuvre? Ô Canada, bien évidemment.
Le coup de grâce est l'une des photos les plus connues du monde du hockey. On y voit Henderson sauter dans les bras d'Yvan Cournoyer, alors qu'il célèbre le but qu'il a marqué avec 34 secondes à faire au match no 8 et qui a fait la différence dans un gain de 6-5 du Canada au Luzhniki Arena de Moscou, le 28 septembre 1972. Les Canadiens remportaient ainsi la série 4-3-1.
C'est ce moment qui a fait de lui un héros d'un océan à l'autre.
« Je pense que les gens me voient encore comme ça », a mentionné l'ancien hockeyeur de 79 ans. « Ç'a changé ma vie. Ç'a changé plusieurs vies. Ç'a changé le hockey. Et ç'a rassemblé le pays. Je me fais encore arrêter dans la rue, à l'aéroport, dans les magasins pour m'en faire parler.
« Ça fait maintenant une décennie que je combats le cancer, et je m'estime chanceux de me sentir en bonne forme en ce moment. Ça te fait apprécier et profiter de la vie. »
Dont ce moment qu'il surnomme « Le but ».
« Je suis chanceux, a-t-il souligné. Je vais avoir 80 ans l'an prochain et je pèse presque le même poids que lorsque je jouais (environ 180 livres). Je joue au golf deux fois par semaine et je m'entraîne presque tous les jours. »

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La salle de musculation d'Henderson est dans son sous-sol. Chaque matin, il va pousser de la fonte en regardant les photos de ce grand moment.
« Il y a des jours meilleurs que d'autres, a-t-il lancé. Mais quand je vois ces photos, ça peut me décrocher un sourire. »
Il n'est pas seul. Un demi-siècle après Le but, son histoire a toujours le même impact aux quatre coins du pays, en particulier cette semaine, puisque l'anniversaire des 50 ans de l'événement sera célébré.
Trois livres, dont un écrit par le gardien du Canada en 1972 Ken Dryden, ont récemment été publiés. Une série documentaire dont la finale sera diffusée sur les ondes de CBC mercredi a aussi été produite. Des entrevues? « Des douzaines et des douzaines » dans les derniers mois, a spécifié Henderson.
La semaine dernière, un groupe de joueurs comprenant Henderson, Cournoyer, Serge Savard, Dryden, Ron Ellis, Dennis Hull, Frank et Peter Mahovlich, Rod Seiling, Don Awrey, en plus des fils de Vic Hadfield et du défunt Bill White, a été honoré au Parlement canadien à Ottawa. Ils ont reçu une ovation debout de deux minutes de la part des élus lorsqu'ils ont fait leur entrée en chambre, puis Henderson a eu droit à une autre salve d'applaudissements lorsque le premier ministre Justin Trudeau a mentionné son nom en parlant du fameux but.
« On pouvait entendre les applaudissements d'un océan à l'autre, a souligné Trudeau. Tout le monde se souvient où il était. Sauf moi. Je n'avais que neuf mois. »

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Le père de Trudeau, Pierre, était alors premier ministre et il avait aidé à négocier la formule que prendrait la série avec le gouvernement soviétique. Au retour de Russie, Trudeau avait accueilli chaque joueur lors de leur arrivée par avion à Montréal.
« Ils n'étaient pas seulement des héros parce qu'ils avaient gagné la série, a rappelé Justin Trudeau. Ils étaient des héros parce qu'ils nous avaient appris une leçon. Ils nous ont montré à quel point le courage et le travail acharné pouvaient rapporter. Ils nous ont montré qu'avec 34 secondes à faire, tu ne dois pas abandonner. »
Le premier ministre s'est souvenu d'une anecdote racontée par Henderson, quand il avait reçu un appel d'un ami à la suite de la chute du mur de Berlin en 1989. L'ancien attaquant avait lancé à la blague qu'après son but de 1972, « les Soviétiques ne s'en étaient jamais remis ».
« Je vais laisser les experts débattre sur la possibilité que ce soit vrai », avait lancé Trudeau en rigolant. « Mais ce qui est absolument vrai, c'est que la Série du siècle est un moment qui a défini ce pays. »
Henderson est du même avis.
« J'ai eu la chance de parler au premier ministre plus tard, et il m'a raconté que son père disait toujours à quel point cette série a rassemblé le Canada, s'est remémoré Henderson. Nous ne savions rien de l'Union soviétique. Pas seulement les joueurs, mais aussi les gens qui habitaient là-bas. Rappelez-vous que la guerre froide était encore en cours. La série a attiré l'attention de tout notre pays. Lors du dernier match, des gens au Canada ont eu congé au travail et des cours ont été annulés. »

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En effet, Tom Wells, qui était alors le ministre de l'Éducation de l'Ontario, a ordonné que toutes les télévisions disponibles dans les écoles de la province diffusent le match no 8.
« Nous devions les remettre à leur place, a-t-il poursuivi. Mais quand ils nous ont surpris en ayant le dessus 7-3 dans la première rencontre, c'est devenu une bataille entre notre mode de vie et le leur.
« Nous les détestions. Mais nous n'aurions pas dû les détester. Il aurait fallu détester leur système. Je l'ai réalisé au fil des années en apprenant à connaître leurs joueurs et en devenant ami avec certains d'entre eux. »
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Quand Sidney Crosby a marqué le but en prolongation qui a conféré au Canada une victoire de 3-2 contre les États-Unis dans le match de la médaille d'or aux Jeux olympiques de Vancouver le 28 février 2010, un débat s'est déclenché au Canada : lequel des deux buts a été le plus emblématique?
Puisque le but en or de Crosby est survenu près de 40 ans après le filet victorieux d'Henderson, plusieurs partisans n'étaient même pas nés lors de la Série du siècle. Crosby lui-même est né presque 15 ans après. Pour la génération plus jeune, le but de Crosby était plus récent et il était donc plus facile de s'y rattacher.
Mais ce n'est pas le cas de Crosby.
« Il a marqué le but le plus important de l'histoire du hockey », a lancé l'attaquant des Penguins de Pittsburgh au sujet d'Henderson. « Ce qu'il a fait, à une époque où personne ne connaissait beaucoup les Soviétiques, c'était monumental. C'était tellement historique. »
Tellement qu'en 2010, l'homme d'affaires canadien Mitchell Goldhar a acheté aux enchères le chandail porté par Henderson lors du match no 8 pour la rondelette somme de 1 million $.
Henderson, connu pour les conférences qu'il donne, et son épouse Eleanor s'adressaient à environ 300 couples lors d'une conférence sur le mariage dans un hôtel de Victoria, en Colombie-Britannique, lorsque Crosby a marqué. Ils avaient regardé la troisième période, mais la prolongation avait lieu au même moment que l'une des conférences. Henderson a donc demandé à la foule de les interrompre si quelqu'un entendait à la radio qu'un joueur avait inscrit le filet vainqueur.
Quand on l'a informé que Crosby l'avait fait, Henderson a entonné l'hymne national canadien, suivi par toute la salle.
« À quel point est-ce cool que Paul Henderson ait fait ça? », a demandé Crosby. « C'est Paul Henderson! Il a marqué LE but. »

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En réalité, le légendaire but d'Henderson n'aurait eu aucune signification s'il n'avait pas inscrit le filet gagnant dans les matchs no 6 et 7.
Le Canada tirait de l'arrière 1-2-1 dans la série lorsqu'elle s'est transportée de l'autre côté de l'océan Atlantique à Moscou. Henderson a réussi un doublé dans un revers de 5-4 lors du match no 5, en plus de subir une commotion cérébrale.
« Les médecins m'ont dit que c'était terminé pour moi et ils m'ont demandé de retirer mon équipement, a mentionné Henderson. Je leur ai dit que c'était hors de question. Harry Sinden (l'entraîneur) m'a dit qu'il n'allait pas m'empêcher de jouer si c'était mon désir. »
La défaite signifiait que le Canada tirait de l'arrière 1-3-1 dans la série et qu'il devait remporter les trois dernières parties pour sortir vainqueur.
« Je me souviens d'avoir dit à mon épouse : "Si nous ne gagnons pas les trois derniers matchs, on se souviendra de nous comme des plus grands perdants de l'histoire du hockey canadien.", a dit Henderson. Aujourd'hui, nous sommes probablement l'équipe du siècle. »
Henderson y est allé de sa contribution en marquant le but décisif dans un gain de 3-2 lors du match no 6 et dans une victoire de 4-3 lors de la rencontre suivante.
Avec un score égal de 5-5 et une minute à jouer dans le match no 8, Henderson s'est fait dire que lui, Bob Clarke et Ron Ellis allaient être les prochains à sauter sur la glace. Il a crié à Peter Mahovlich de revenir au banc, puis il est embarqué sur la patinoire.
« Je ne l'ai jamais entendu, a assuré Mahovlich. Je suis allé au banc parce que j'étais à bout de souffle. »
Henderson a foncé vers le but des Soviétiques, mais il a fendu l'air en tentant de décocher un tir. Il s'est relevé et s'est dirigé vers le demi-cercle devant Vladislav Tretiak.
Phil Esposito a envoyé la rondelle au filet soviétique, ce qui a engendré une mêlée. Alors que Tretiak était au sol, Henderson a sauté sur la rondelle et il s'est dit qu'il allait garder son tir bas.
C'est ce qu'il a fait, et un héros est né.
C'était le signal pour les cinq mots célèbres du descripteur, membre du Temple de la renommée, Foster Hewitt, qu'on entend encore aujourd'hui :
« Henderson has scored for Canada. » (Henderson a marqué pour le Canada.)

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Pour sa part, la première pensée d'Henderson quand la rondelle a glissé de l'autre côté de la ligne rouge n'avait rien à voir avec la célébrité. Ou avec les célébrations que ça déclencherait dans son pays.
« Ma réaction initiale a été de dire à voix haute : "Papa l'aurait aimé, celui-là", s'est souvenu Henderson. Mon père Garnet avait rendu l'âme en 1968 et il voulait vraiment que je devienne un joueur de hockey.
« Une nanoseconde plus tard, j'étais dans les bras de Cournoyer et les célébrations commençaient. »
Plus de quatre décennies plus tard, Henderson était en Europe pour son intronisation au Temple de la renommée du hockey international à titre de membre de la cuvée 2013. Il a été complètement pris au dépourvu quand il a réalisé que celui qui le présentait était Tretiak.
« Il m'a pointé du doigt et a dit : "J'ai regardé la vidéo de ce but à répétition, et tu sais pourquoi tu as marqué?" »
Tretiak a pris une pause de cinq secondes avant de fournir la réponse.
« Il a dit : "Je vais te dire pourquoi tu as marqué. Parce que le gardien a été très mauvais", a raconté Henderson.
« Je ris encore de cette phrase aujourd'hui. »
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En l'honneur du 50e anniversaire, le Temple de la renommée à Toronto affiche le bâton qu'Henderson a utilisé dans le match no 8 dans le cadre de l'exposition d'Équipe Canada 1972 depuis le 9 septembre. Henderson n'a cependant pas été intronisé au Temple, ce qui frappe l'imaginaire de certains des plus grands.
« Tout d'abord, nous ne remplacerons jamais [l'événement de] 72 », a mentionné Wayne Gretzky à The Athletic en 2020. « Et même si on en parle, c'est complètement idiot pour moi que Paul Henderson n'ait pas sa place au Temple de la renommée du hockey.
« C'est la chose la plus incroyable que nous ayons eue pour notre pays. »
Une telle déclaration de la part de Gretzky, le meneur de tous les temps dans la LNH avec 2857 points (894 buts, 1963 passes), c'est flatteur. Mais Henderson, qui a été investi de l'Ordre du Canada en 2013 pour « ses exploits extraordinaires, son dévouement envers la communauté et ses services rendus à la nation », admet aimer les choses comme elles le sont.
« Je ne veux pas être intronisé, a-t-il dit en riant. Si j'avais été intronisé, il n'y aurait pas eu ce débat et les gens m'auraient oublié. »
Peut-être pas à ce point-là.
Objectivement, ses statistiques dans la LNH ne sont pas dignes d'une place au Temple. Il a amassé 477 points (235 buts, 241 passes) en 707 matchs avec les Red Wings de Detroit, les Maple Leafs de Toronto et les Flames d'Atlanta de 1963 à 1980.
C'est son but historique à la Série du siècle qui enflamme le débat.
« Je ne m'en fais pas avec ça, a assuré Henderson. Une des pires choses pour une personne est de s'enfler la tête. Mes initiales sont PGH (Paul Garnet Henderson) et pour moi, ça signifie 'patience', 'gentillesse' et 'humilité'. Voilà ce qui est important. »
Ça, et la santé.
Dix jours avant le but en or de Crosby, Henderson a annoncé à la télévision nationale qu'il était atteint de la leucémie, laquelle avait été diagnostiquée trois mois plus tôt. En 2012, il a participé à un essai clinique pour le cancer à Bethesda, au Maryland, qui, à son avis, lui a sauvé la vie. Récemment, il a commencé à recevoir un médicament d'un établissement médical de Hamilton qui prolonge son bon état de santé.
« Je sais que je peux mourir à n'importe quel moment et ça ne me fait pas peur, a-t-il dit. Je tente simplement de vivre chaque jour au maximum. Je ne veux pas être plus jeune ou plus vieux d'une journée. Je suis heureux où je suis. »

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Ce sera le cas mercredi quand Henderson rejoindra quelques-uns de ses anciens coéquipiers au Scotiabank Arena de Toronto pour une cérémonie en l'honneur d'Équipe Canada 1972 avant le match préparatoire entre les Canadiens de Montréal et les Maple Leafs.
« C'est un privilège, a-t-il souligné. Dix des membres de l'équipe sont aujourd'hui décédés, ce qui est triste. Mais c'est génial de voir à quel point nous sommes encore reconnus par le pays, par le gouvernement et par les partisans.
« Je suis fier de nos exploits. Nous en sommes fiers. J'aime ce pays. Nous l'aimons tous. »