Les Lions de Trois-Rivières sont nés
La nouvelle équipe de l'ECHL, affiliée aux Canadiens, a disputé son premier match jeudi

C'était soir de première pour la formation d'expansion de l'ECHL, le troisième niveau de hockey professionnel en Amérique du Nord. Pour l'occasion, les Lions se sont mesurés à ceux qu'on pourrait qualifier de leurs grands frères, les Growlers de Terre-Neuve, puisque les deux formations ont le même propriétaire.
À LIRE AUSSI : ECHL : Prendre le long chemin pour réaliser son rêve
Rugir est un bien grand mot, puisque les Lions miaulaient en début de partie, permettant quatre buts consécutifs, avant de chasser la gêne pour revenir dans la rencontre, mais finalement s'incliner 6-3. Pour la petite histoire, Alexis D'Aoust, natif de Trois-Rivières, a été le tout premier buteur de l'équipe. Un scénario parfait sous les yeux de l'ancien défenseur des Canadiens de Montréal et légende locale Jean-Guy Talbot, 89 ans, qui s'était déplacé pour cette rencontre historique disputée dans son patelin. Il a eu droit à une longue ovation.
Tout le monde est reparti heureux malgré la défaite.
Le défi de mettre au monde cette nouvelle équipe a été colossal. L'ECHL et son calibre sont pratiquement inconnus au Québec, le nouvel aréna de Trois-Rivières a été complété à la dernière minute - les perceuses se faisaient encore entendre en journée jeudi - et surtout, le club devait avancer à tâtons quant aux chances de disputer des matchs de hockey en pleine pandémie.
Mais voilà, l'accouchement s'est déroulé à merveille et a été fait devant une salle comble.
« On est contents d'avoir pu faire présentation de ce que vous avez vu », a souligné le président Mark Weightman, un ancien membre de la direction du Rocket de Laval de la Ligue américaine de hockey (LAH), en plus d'avoir été président des Alouettes de Montréal auparavant. « La première mesure, c'est de pouvoir faire salle comble en sortant de la pandémie. C'est comme un accouchement, mais de 18 mois. Nous sommes très fiers de ce que nous avons pu présenter aujourd'hui. »
En tant que directeur général, l'ancien défenseur de la LNH Marc-André Bergeron a eu la tâche d'assembler cette première mouture des Lions. Il s'était fixé un objectif : que la grande majorité de ses joueurs soient Québécois. C'était à son avis la meilleure manière de créer un sentiment d'appartenance chez les joueurs, mais aussi chez les amateurs de hockey qui ont vu ces hockeyeurs évoluer dans la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ) quelques années auparavant.
Bergeron a même été en mesure d'aller chercher trois joueurs qui évoluaient pour les champions en titre de la coupe Kelly, les Komets de Fort Wayne, une concession qu'il compare aux Yankees de New York de l'ECHL. Les Olivier Galipeau, Mathieu Brodeur et Anthony Nellis n'ont pas eu à se faire prier très longtemps pour décider de s'amener à Trois-Rivières.
« Pour les gars, le fait d'être chez eux, de jouer dans une atmosphère québécoise, c'est complètement différent, a souligné Bergeron. Tu vas pouvoir passer Noël chez vous, ton père peut venir te voir jouer. Il y a tellement d'éléments que tu ne retrouves pas ailleurs. C'est intéressant. On a aussi réussi à ramener des gars d'Europe. »
Un de ces joueurs qui a accepté de revenir de ce côté-ci de l'océan Atlantique est Shawn St-Amant. L'attaquant a passé la dernière saison avec le Gyergyói HK en Roumanie, lui qui avait évolué dans l'organisation de l'Avalanche du Colorado et des Rangers de New York de 2016 à 2020. Il a disputé 107 matchs dans la LAH et 82 dans l'ECHL. Mais jamais il n'a joué avec autant de Québécois, même pas au niveau junior avec les Foreurs de Val-d'Or.
« C'est spécial, a-t-il mentionné. On s'est tous affrontés chez les juniors et les pros. De tous nous retrouver dans le même vestiaire et de parler en français, c'est spécial. Ça facilite la tâche. On a du fun, et ce sera à nous de le transposer sur la glace. »
L'entraîneur-chef des Lions et ancien de la LNH, Éric Bélanger, n'est pas surpris de voir que la chimie s'est installée aussi rapidement, même dans une équipe d'expansion. Il devra toutefois s'assurer que personne ne sera laissé de côté, en particulier depuis que Cameron Hillis et Arsen Khisamutdinov ont été cédés à l'ECHL par les Canadiens.

« Quand je jouais dans la LNH à des endroits où il y avait des Québécois, le lien se créait plus facilement, a-t-il expliqué. C'est pareil pour les Russes, les Slovaques, les Tchèques, etc., et c'est normal. Mais il y a des choses à gérer à travers ça, surtout pour ceux qui ne parlent pas français. Les [francophones] doivent être capables de les amener avec eux afin qu'ils ne soient pas à l'écart. »
Un lien solide avec le CH
Bergeron a indiqué que jusqu'à présent, la coopération se passe à merveille entre les Lions et les Canadiens. Il discute presque quotidiennement avec le directeur général adjoint Scott Mellanby et il n'est pas le seul à faire quelques appels interurbains vers la métropole.
« C'est le fun de voir qu'on peut parler à tout le monde et qu'ils sont réactifs, a expliqué Bergeron. Kyle (Sutton), mon thérapeute, parle avec Graham Rynbend, celui des Canadiens, ou avec Glen (Kinney) à Laval. Jean (Huynh), mon gars d'équipement, discute avec celui de Laval ou Pierre Gervais (à Montréal). Tout le monde a le soutien de la gang en haut. »
Bergeron donne aussi comme exemple de coopération entre les deux organisations les négociations qui ont permis d'amener le gardien Kevin Poulin à Trois-Rivières. Les Lions ont défriché le terrain, et c'est le CH qui a complété le travail. L'ancien des Islanders de New York sera un des joueurs les plus expérimentés du circuit avec ses 50 matchs dans la LNH.
Le gâteau lèvera-t-il ou pas?
La question sur toutes les lèvres lors du premier match des Lions n'était pas de savoir si l'équipe allait gagner la partie, ou même si elle avait des chances de remporter le championnat. On se demandait plutôt pendant combien d'années l'équipe existera. Contrairement au Rocket, les Lions ne sont pas la propriété des Canadiens, et quelques années de misère pourraient rapidement faire dérailler ce projet.
Voyez-vous, Trois-Rivières n'est pas exactement le marché le plus hospitalier pour le hockey. Malgré une population métropolitaine de 156 000 personnes, il a toujours été difficile de faire fonctionner une équipe en terre trifluvienne. Les Draveurs de la LHJMQ ont quitté la ville en 1992 parce qu'ils n'étaient pas en mesure d'attirer la foule même en finale de la coupe du Président. La Ligue nord-américaine de hockey (LNAH) a aussi eu une équipe de 2004 à 2018, mais après de bons débuts, le nombre de spectateurs a été en chute libre jusqu'à la disparition du club. Finalement, au hockey universitaire, les Patriotes de l'Université du Québec à Trois-Rivières doivent se contenter de quelques centaines de partisans lors de leurs rencontres.
La différence est que contrairement à toutes ces équipes, les Lions évolueront dans un tout nouvel aréna à la fine pointe de la technologie avec ses 4390 sièges. Exit le vieux Colisée de Trois-Rivières, construit avant la Deuxième Guerre mondiale et dont les colonnes métalliques cachent la vue de la majorité des spectateurs. L'ambiance lors du match de jeudi était à des miles du poussiéreux amphithéâtre.
Bergeron, qui est originaire de Trois-Rivières, connaît bien le marché de la Mauricie. Il y a joué, tantôt avec les Cataractes de Shawinigan dans la LHJMQ, tantôt dans la LNAH lors du lock-out de 2004-05. Il a même été actionnaire et président des Aigles de Trois-Rivières de la Ligue de baseball Can-Am dans les dernières années. Il dit sentir un engouement très fort pour la nouvelle formation.
« Au début, il y avait probablement des gens qui dénigraient le produit et l'idée, mais avec toutes nos annonces, ça démontre le sérieux du projet, a-t-il souligné. Le nouveau Colisée est vraiment de toute beauté. Il y a un attrait de ce côté. Le fait que nos joueurs sont Québécois et qu'on les a vus jouer dans la LHJMQ fait que beaucoup de gens au Québec vont avoir de l'intérêt à venir voir jouer les gars qu'ils ont vu dans le passé. Nos joueurs seront aussi à la télévision régulièrement, ce qui va piquer la curiosité des gens qui n'auraient peut-être pas vu le produit. »
Les Lions semblent en effet avoir trouvé une recette gagnante, avec un club presque entièrement francophone, un contrat de diffusion à l'échelle du Québec avec TVA Sports, un nouvel aréna et une affiliation avec les Canadiens. Comme plusieurs le disaient jeudi, si ça ne marche pas avec une telle recette, le hockey ne marchera jamais à Trois-Rivières.

















