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Jaromir Jagr a appelé depuis la République tchèque et prévenu qu'il n'avait que cinq minutes pour parler, car son emploi du temps est très chargé.

Ainsi va la vie pour Jagr, propriétaire, président et joueur de Kladno, l'équipe de sa ville natale dans l'Extraliga, la meilleure ligue professionnelle en République tchèque. Quand il aura 50 ans mardi, Jagr aura rempli sa promesse de jouer jusque-là.
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Certains pensaient que Jagr plaisantait lorsqu'il évoquait, plus jeune, la possibilité de jouer à 50 ans. Mais l'attaquant, qui en est à sa 34e saison chez les professionnels, dont 24 ont été jouées dans la LNH, assure qu'il y a toujours cru.
« Quand tu as 30 ans et que tu dis que tu vas jouer jusqu'à 50 ans, certaines personnes rient de toi, car elles ne te connaissent pas vraiment », a lancé Jagr à LNH.com, jeudi. « Mais moi, je le savais. Je suis bâti différemment. »
Jagr boucle la boucle avec Kladno, où il a fait ses débuts chez les professionnels lors de la saison 1988-89. Il est devenu propriétaire majoritaire de l'équipe en prenant les parts de son père, qui s'appelle aussi Jaromir, en 2011. Son dernier match dans la LNH remonte à la saison 2017-18 avec les Flames de Calgary. Il avait inscrit sept points (un but, six passes) en 22 rencontres avant d'être soumis au ballottage et de rejoindre Kladno le 29 janvier 2018, à sa demande.
À ce moment-là, Jagr n'avait plus rien à prouver dans la LNH. Cinquième choix au total des Penguins de Pittsburgh au repêchage de 1990, il a remporté la Coupe Stanley deux fois avec les Penguins (1991, 1992) et le trophée Hart, remis au joueur le plus utile à son équipe, en 1998-99, quand il a mené la LNH avec 127 points (44 buts, 83 aides) en 81 parties.
Jagr est premier dans l'histoire de la LNH au chapitre des buts vainqueurs (135), deuxième pour les points (1921), troisième pour les buts (766), quatrième au chapitre des matchs joués (1733) et cinquième pour les mentions d'aide (1155). Il sera probablement bientôt quatrième au chapitre des buts, car l'attaquant des Capitals de Washington Alex Ovechkin (759) s'approche de lui.
« Bien entendu, il est une légende, a dit Ovechkin. Il est une légende qui a établi beaucoup de records. Il aime tellement le hockey qu'il joue encore. Dieu lui a donné la santé, et c'est une bonne chose. »
Cette saison, Jagr a récolté 19 points (huit buts, 11 passes) en 35 rencontres. Récemment, il a occupé les fonctions de joueur-entraîneur adjoint, après avoir été aux prises avec des blessures mineures, mais il est revenu au jeu le 30 janvier.
« J'ai eu des blessures, mais notre équipe a très bien joué, donc je ne voulais pas m'imposer, a expliqué Jagr. J'aime enseigner aux joueurs et leur inculquer ce que j'ai appris. Quand j'évolue sur la quatrième ligne ou que je ne joue pas, j'ai plus de temps avec les jeunes pour leur parler de ce que j'ai appris et pour les aider. Et j'adore ça. »
Jagr aime tellement ça qu'il envisage de continuer à jouer la saison prochaine, surtout si Kladno peut éviter la relégation et demeurer dans l'Extraliga. Même si Kladno (17-23-8, incluant cinq victoires en prolongation) est 14e au sein de la ligue de 15 équipes, l'équipe a gagné cinq de ses six dernières parties.
Certaines des raisons pour lesquelles Jagr continue à jouer sont compliquées et concernent l'aspect 'business' de son rôle de propriétaire de Kladno, mais la raison principale est bien simple.
« D'abord et avant tout, j'adore ça, a-t-il affirmé. J'aime ça pour plusieurs raisons différentes. Ce n'est pas nécessairement de jouer, mais c'est plutôt de côtoyer les gars et d'aider les autres sur la glace. »
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Jagr n'a pas planifié grand-chose pour son 50e anniversaire.
« Je ne célèbre jamais ma fête », a-t-il mentionné.
Ça n'a pas toujours été le cas. L'attaquant Rick Tocchet est passé des Flyers de Philadelphie aux Penguins le 19 février 1992, quatre jours après que Jagr ait eu 20 ans, et il est arrivé à temps pour le party d'anniversaire.
« Il y avait 1000 personnes sur ce terrain extérieur pour son anniversaire », a raconté Tocchet, aujourd'hui analyste pour "NHL on TNT". « C'était complètement fou. Il devait y avoir 950 filles. Et lui, il avait cette longue chevelure. »
La chevelure de Jagr a fait sa marque de commerce et faisait de lui une attraction à Pittsburgh, où il a fait équipe avec Mario Lemieux pour gagner la Coupe Stanley à ses deux premières saisons dans la LNH. Il était cependant loin d'être le plus spectaculaire.
Très talentueux et naturellement fort à 6 pieds 3 pouces et 230 livres, il se démarquait surtout par son éthique de travail sans pareil. Son ancien coéquipier des Penguins Phil Bourque se souvient d'avoir vu Jagr travailler sur son lancer avec l'entraîneur adjoint de l'époque Rick Kehoe bien après la fin de la séance d'entraînement et se rendre ensuite au gym.
« Il se rendait dans la salle de musculation et travaillait constamment avec le préparateur physique sur des petites choses ou de grosses choses comme les soulevés olympiques », a dit Bourque, analyste à la radio pour les Penguins. « Dans les années 1990, on demandait "C'est quoi ça?" Personne ne touchait à ces instruments-là. […] Il était le genre de gars qui n'arrêtait jamais. »
C'est d'ailleurs ce que Jagr a fait tout au long de sa carrière, de Pittsburgh à Washington, puis avec les Rangers de New York. Il a ensuite fait un saut dans la Ligue continentale de hockey (KHL) pour trois ans avec Omsk (2008 à 2011), avant de revenir dans la LNH pour jouer avec les Flyers de Philadelphie, les Stars de Dallas, les Bruins de Boston, les Devils du New Jersey, les Panthers de la Floride et les Flames. Puis, il est rentré au bercail à Kladno.
La majeure partie de son travail s'est déroulé à des heures pas possibles.
« Il avait la clé du gym et il y retournait à 8 heures du soir », a indiqué l'entraîneur des Capitals Peter Laviolette, qui a dirigé Jagr avec les Flyers en 2011-12. « Il patinait en solitaire ou il s'entraînait en solitaire dans la salle de musculation. Et il avait différentes techniques. »
Des techniques comme patiner avec du poids additionnel sur le corps et sur les chevilles, et tirer au but avec des rondelles plus lourdes. L'attaquant des Flames Matthew Tkachuk se souvient d'avoir vu Jagr manier un ballon médical de 20 livres avec son bâton avant un match contre les Red Wings de Detroit.
Il arrivait aussi souvent que Jagr restait à l'aréna après les matchs à domicile, ou qu'il retournait à la maison avant de revenir plus tard pour s'entraîner. À l'étranger, il trouvait d'autres modes de fonctionnement.
Une fois, Travis Zajac s'est fait réveiller par un bruit sourd dans sa chambre d'hôtel à 1h du matin. L'ancien centre des Devils a rapidement réalisé que le gym de l'hôtel était situé précisément au-dessus de sa chambre.
« Il n'y avait qu'un seul gars qui pouvait être ailleurs que dans son lit à essayer de dormir, a dit Zajac. Le matin suivant, j'ai demandé à 'Jags' et il m'a dit : "Oui, je lançais des ballons médicaux un peu partout". Alors que tout le monde essayait de dormir, il était debout à faire du bruit pour tenter de s'améliorer. »
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Jagr continue d'avoir du plaisir à enseigner et à encourager des joueurs plus jeunes avec Kladno. C'est en partie ce qui le motive à continuer de jouer.
« Ça me rend plus heureux encore de montrer quelque chose à un joueur et de le voir l'appliquer et s'améliorer, a-t-il dit. Ça me rend encore plus heureux que si c'est moi qui le fais. »
Avec la Floride en 2015-16, la saison de ses 44 ans, Jagr a récolté 66 points (27 buts, 39 passes) en 79 matchs alors qu'il évoluait avec Aleksander Barkov et Jonathan Huberdeau. Les entraînements en gymnase de Jagr se passaient majoritairement en solo, mais il faisait souvent du temps supplémentaire avec Barkov et Huberdeau sur la glace pour faire des exercices de lancers et de patin, mettant l'accent sur l'importance d'avoir deux mains sur son bâton quand tu reçois une passe et d'être solide sur la rondelle.
« Il nous disait à quel point nous étions de bons joueurs, je ne m'attendais pas à ça », a lancé Huberdeau, qui prend le deuxième rang de la LNH avec 64 points (17 buts, 47 passes) cette saison. « On ne sait jamais à quoi s'attendre d'un gars de sa trempe, mais il était là pour aider les jeunes joueurs. Il nous parlait chaque jour, il nous donnait des conseils et nous disait de jouer selon nos forces. Je pense que ça nous a permis de nous améliorer. »
Jagr n'a pas réservé ses mots d'encouragement seulement pour ses coéquipiers. L'attaquant des Blackhawks de Chicago Patrick Kane, qui a trois conquêtes de la Coupe Stanley à son actif (2010, 2013, 2015), a eu, à un certain moment à Vancouver, une rencontre avec Jagr qui a changé sa façon de voir les choses.
« Il est venu me voir et il m'a dit qu'il croyait que je pouvais être un joueur vraiment spécial, que je pouvais être encore meilleur que je ne l'étais, et que je devais mettre toutes mes énergies et mes efforts dans le hockey, a raconté Kane. Ça m'a vraiment frappé parce qu'il était celui que j'avais regardé jouer quand j'étais jeune, et il a connu une carrière incroyable.
« Une fois qu'il t'a dit ça, tu te mets à penser à ce que tu pourrais faire de mieux et à modifier certaines choses. »
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Jagr se souvient que son père lui a dit quand il était plus jeune : « Si tu es comme moi, tu seras encore plus fort à l'âge de 45 ans ». Jagr s'est donc toujours attendu à jouer encore au hockey à l'âge de 50 ans, même s'il y a des journées où il ne se sent pas aussi fort.
« Bien sûr, c'est parfois difficile quand tu es blessé ou quand tu ne te sens pas bien, a dit Jagr. Et quand tu es fatigué au moment où tu sautes sur la glace, la vitesse des jeunes joueurs te fatigue encore plus. Mais il y a différents degrés dans l'amour du hockey. »

L'entraîneur des Golden Knights de Vegas Peter DeBoer en a été témoin alors qu'il dirigeait Jagr avec les Devils entre 2013 et 2015. Quand Jagr a mené le New Jersey avec 67 points (24 buts, 43 passes) en 82 rencontres en 2013-14, la saison de ses 42 ans, ses déclarations sur le fait de vouloir jouer au hockey à l'âge de 50 ans ne semblaient plus si improbables.
« Il l'avait prédit à l'époque, a commenté DeBoer. Je me souviens d'avoir eu des discussions avec lui, et je n'en suis pas surpris. S'il y a un gars qui pouvait le faire, c'était lui. Il a une génétique hors du commun, mais il est également le gars le plus travaillant que j'ai jamais côtoyé. Son programme d'entraînement, que ce soit après les séances d'entraînement ou en été, était à un tout autre niveau, et il adore le hockey. »
Bourque a rendu visite à Jagr à Kladno en janvier 2020, en partie à titre d'émissaire non officiel des Penguins afin de lui parler au sujet du retrait de son numéro 68 dans l'avenir. Alors qu'il s'entretenait avec son ami, Bourque a mieux compris la raison pour laquelle Jagr joue encore.
« J'ai assisté à un match là-bas, a raconté Bourque. C'est très cool. L'ambiance est géniale. Et il m'a avoué que c'était important qu'il demeure avec l'équipe parce que tous les commanditaires importants sont liés à lui. Dès qu'il partira, ils se retireront. »
Jagr a reconnu que les inquiétudes liées à la perte des commanditaires sont un « autre élément » qui influence sa décision de jouer encore, mais il a également admis qu'il éprouve un certain sentiment d'obligation envers le programme junior de Kladno, ce qui fait partie de ses responsabilités comme propriétaire.
« Ici, quand tu possèdes une équipe professionnelle, tous les programmes, incluant le programme mineur, sont sous tes ordres, a-t-il expliqué. C'est comme ça si tu veux être propriétaire d'une équipe professionnelle, tu es toujours responsable de 450 gamins. »
Ça aiderait Jagr si Kladno demeurait dans l'Extraliga. Selon lui, cela permettrait à l'équipe de s'entendre avec de meilleurs joueurs pour renforcer une formation qui compte plusieurs anciens de la LNH, comme l'attaquant Tomas Plekanec, le défenseur Jake Dotchin et le gardien Landon Bow.
« Si nous demeurons dans [l'Extraliga], je sais que j'aurai la chance de mettre de bons joueurs sous contrat, a souligné Jagr. J'aimerais demeurer et jouer davantage, m'entraîner davantage, me concentrer davantage sur le jeu, car nous pourrions ensuite avoir une chance de connaître du succès. »
L'aréna de Kladno, qui subit présentement des rénovations, devrait être prêt pour le début de la prochaine saison. Ces améliorations combinées à l'espoir de passer une deuxième saison de suite dans l'Extraliga motiveraient Jagr à continuer à jouer, et à mieux jouer, si possible.
« À mon âge, il faut avoir un but, a-t-il dit. Si je dis "Oui, je vais le faire", je sais que je pourrai m'y préparer. L'âge n'a pas d'importance. Si je demeure en santé, je n'aurai aucun problème. Si je vois un avenir prometteur, ça ne me dérangera pas de m'entraîner et de faire tout ce qui sera nécessaire. Je n'ai aucun problème avec ça.
« Mais je veux simplement entrevoir cet avenir prometteur. »