Pionnière du journalisme sportif féminin au Québec et figure emblématique du Réseau des sports (RDS) pendant 32 ans, Chantal Machabée a effectué un virage à 180 degrés cette semaine en acceptant le poste de vice-présidente aux communications hockey chez les Canadiens de Montréal.
Cette mère de deux fils - et bientôt grand-maman - continue de faire tomber les barrières et de ne reculer devant aucun défi. Elle a accepté volontiers de se prêter au jeu des cinq questions avec LNH.com.
Cinq questions avec Chantal Machabée
La nouvelle vice-présidente aux communications des Canadiens nous parle de sa réorientation de carrière et des défis qu'elle entend maintenant relever

D'abord, félicitations Chantal pour ce changement de cap. Depuis le temps qu'on se connaît, tu me permettras qu'on se tutoie.
Chantal : Oui, absolument!
La vie doit être un véritable feu roulant depuis ta nomination. Comment se passe la transition? As-tu pu faire tes adieux à tes anciens collègues de RDS?
Chantal : Aahhh (profond soupir), tu vas me faire pleurer. Je n'ai pas pu partir comme je l'aurais souhaité en raison de la foutue pandémie. Tout le monde travaille de la maison. C'est mon plus grand regret. J'ai demandé à (mon ancien patron) Charles Perreault la permission de revenir faire une tournée pour remercier tous les employés. J'ai vu tout le monde arriver parce que j'ai été la première à être engagée en 1989. Je veux les revoir et leur faire des câlins, j'ai besoin de faire ça parce que j'ai le sentiment d'être partie comme une voleuse. Mercredi, quand j'ai rencontré Charles, il n'y avait pas un chat dans la place. Je suis retourné vider mon bureau, vendredi, et je n'ai jasé qu'avec deux collègues, Benoît Beaudoin et Bruno Montpetit.
Vendredi, j'ai pleuré ma vie en vidant mon bureau. Charles me parlait de derniers trucs liés à mon départ, mais j'étais inconsolable. Je trouvais ça poche de ne pas pouvoir boucler la boucle parce que j'aime tellement mes collègues, tu me connais. Je n'ai même pas revu mon partenaire de longue date Luc Gélinas. Il y a également Marc Labrecque, mon minou (rires), à qui je n'ai pas pu faire de câlin. Ça n'a pas de sens, j'ai trouvé ça très dur, mais Charles m'a dit qu'on organiserait quelque chose après la pandémie. Ça me réconforte, au moins.
Sur une note plus réjouissante, ton engagement a été salué par un concert d'éloges. Ça doit faire très chaud au cœur de se savoir tant appréciée et aimée… de son vivant? (rires)
Chantal : Hahahaha! C'est comme si, quelque part, j'avais assisté à mon enterrement de carrière de journaliste (éclat de rire). Je ne m'attendais pas du tout à ça. J'ai été 'flabergastée'. Le matin de l'annonce, mon fils Hugo m'a dit qu'il se retirerait des réseaux sociaux pendant quelques jours, de crainte de lire des choses désagréables. Quand il a vu le tsunami de commentaires positifs, il n'en revenait pas et moi également. J'ai reçu des centaines de messages de félicitations, de plusieurs femmes, je trouve ça tripant, mais aussi de plusieurs équipes de la LNH - les Islanders de New York, les Penguins de Pittsburgh et les Maple Leafs de Toronto - ainsi que de joueurs et de dirigeants - les Max Pacioretty, Tomas Plekanec, Charles Hudon et Julien BriseBois.
Je pourrais dresser une longue liste de gens des colonies sportive et artistique, c'est hallucinant - les Michel Charrette et Emmanuel Auger, de l'émission District 31, Claude Legault, Guy A Lepage et Normand Brathwaite, qui m'a laissé un message hilarant. Il y a aussi les collègues journalistes, toutes les femmes du métier, anglophones et francophones - les Christine Simpson, Leah Hextall, Cassie Campbell et Elizabeth Rancourt. Ça n'arrête pas, je viens de recevoir un message de Manon Rhéaume. Je suis renversée, depuis mercredi que je braille. Je n'étais pas prête à recevoir cette dose d'amour. Mais tout ça m'encourage et me conforte dans ma décision.
On soupçonne effectivement que ça n'a pas dû être une décision facile à prendre. Raconte-nous à quel moment l'approche des Canadiens s'est faite et parle-nous du processus de réflexion qu'elle a provoqué chez toi?
Chantal : Le 30 novembre, au lendemain de la conférence de presse de Geoff Molson, la présidente des Canadiens France Margaret Bélanger m'a envoyé un message texte. Je ne vois pas son message tout de suite et je ne lui réponds que plusieurs heures plus tard. Je croyais initialement qu'elle me contactait au sujet d'une entrevue à planifier avec un joueur, du type de celle que j'ai faite avec Jonathan Drouin, l'été dernier.
J'ai été très surprise quand elle m'a dit qu'elle m'appelait pour m'offrir le poste de Paul Wilson. Ma réaction initiale a été de dire que je n'avais pas du tout les compétences de Paul Wilson, qui est un spécialiste des relations publiques et du marketing. Elle m'a alors expliqué qu'on moulerait le poste à mes compétences. Plus je l'écoutais, je trouvais ça vraiment intéressant, mais je lui dis que j'ai besoin de temps pour réfléchir à tout ça. Je lui précise que je suis très heureuse à RDS et que je me vois y finir ma carrière à l'âge de 90 ans! Je l'ai toutefois assurée que j'y penserais sérieusement parce qu'elle m'offrait tout de même de travailler pour l'équipe de Guy Lafleur, qui est mon idole. France Margaret me répond de prendre tout mon temps parce qu'on me voulait.
Les premiers à qui j'en ai parlé, ce sont mes fils, Simon et Hugo. Ils voyaient ça très positivement, ils m'encourageaient. Moi, je continuais de réfléchir. J'ai rappelé France Margaret à quelques reprises pour avoir des précisions. Je voulais m'assurer que je pourrais changer les choses. Je sais ce qui ne fonctionne pas, il y a des choses qui doivent changer. Elle me disait : 'On le sait que tu sais ce qui ne fonctionne pas'. Je lui disais que j'avais plein d'idées.
Par après, j'ai pensé que je devais parler à quelqu'un de confiance dans l'industrie qui saurait garder le secret. J'ai eu le flash de contacter mon ancien patron de RDS, Gerry Frappier, maintenant à la retraite. Il connaît comme le fond de sa poche le métier, les Canadiens et tout ce qui gravite autour de la LNH. On se connaît depuis plus d'une vingtaine d'années. C'est lui qui avait négocié mon dernier contrat à RDS. Je l'ai contacté et quand je lui ai dit pour quelle raison, il y a eu comme un silence à l'autre bout du fil. 'Wow', a été le premier mot qui est sorti de sa bouche.
En gros, il m'a dit que ça ne changerait rien que je demeure 32 ou 42 ans à RDS, que ma carrière serait de toute façon extraordinaire. Mais que si je passe 32 ans à RDS et une dizaine d'autres avec les Canadiens, alors là mon curriculum vitae sera changé à jamais. Il me soulignait que c'était une expérience extraordinaire et unique qui s'offrait à moi, de faire partie du processus décisionnel de l'équipe et de vivre quotidiennement avec les joueurs et les dirigeants. Il me disait que dans le pire des cas, si je voulais retourner dans les médias, je n'aurais aucune difficulté à me recaser.
Tu auras un bagage d'expérience inestimable, insistait-il. Tu débordes d'énergie et tu es en grande forme, je te vois tellement dans ce poste, surtout que tu as voulu être journaliste sportive grâce à Guy Lafleur et aux Canadiens. Pour moi, c'est un « no brainer ».
Gerry a été tellement bon, il m'a beaucoup aidé dans mon cheminement. Je lui ai parlé trois fois, au total. J'ai fait mes devoirs, ça m'a pris un mois et demi avant de prendre ma décision. J'avais surtout des questionnements quant à la latitude que j'aurais d'opérer des changements.
J'ai eu de bonnes discussions avec Geoff Molson et le vice-président des opérations hockey Jeff Gorton. Je voulais m'assurer d'avoir les coudées franches. Je veux instaurer un climat de collaboration avec les journalistes. Geoff et Jeff sont super d'accord avec ça. Le prochain DG devrait l'être également. C'est après ma dernière rencontre avec Geoff Molson que j'ai réalisé le sérieux des dirigeants et leur grande volonté de faire des changements. J'ai fait part de ma décision à France Margaret, lundi, et j'ai été annoncé mon départ à Charles Perreault, mercredi matin.
Ce dont je suis la plus fière dans tout le processus, c'est que personne ne m'a trahi ou n'a vendu la mèche.
On ne tourne pas la page sur une longue carrière de journaliste dans un claquement de doigts. Quels ajustements penses-tu devoir faire?
Chantal : C'est une excellente question. Euh, à la blague, je pourrais dire de ne pas publier sur Twitter tout ce que j'entends dans les bureaux (grands éclats de rire). Non, mes nouveaux patrons peuvent se rassurer, je ne ferai pas ça (rires). Sérieusement, je ne sais pas encore. C'est tôt, je viens d'arriver en poste. Je participerai à plusieurs réunions à compter de lundi. J'ai beaucoup de choses à apprendre. Dieu merci, Charles (Saindon-Courtois), Guillaume (Ouimet) et Tim (Gagnon) sont là en soutien et ils sont très bons. Samedi, j'ai échangé de nombreux messages textes avec Charles. Je lui disais que j'étais chanceuse de l'avoir. Les 'boys' devront me guider. Je connais très bien un côté de la médaille, mais pas l'autre côté.
J'ai une idée du travail à faire, mais je pourrai répondre à la question dans quelques journées. Pour ce qui est des ajustements à faire, je verrai. Je devrai sûrement voir à gérer autrement mon compte Twitter. Je vais continuer de livrer l'information et d'interagir avec les partisans, mais est-ce que je le ferai différemment? Je ne le sais pas. C'est une discussion que j'aurai avec tout le monde, incluant le nouveau directeur général.
Une de mes tâches sera d'être comme un genre de porte-parole de l'organisation sur des sujets bien précis. Par exemple, je donnerai des informations sur les joueurs blessés à la place de l'entraîneur. Sur d'autres sujets, s'il y a des explications à fournir ou des précisions à apporter, on me permettra de le faire au nom de l'organisation. Ça enlèvera de la pression sur l'entraîneur et les dirigeants. C'est une nouvelle initiative 'cool'. Comme communicatrice, je le ferai volontiers. Ça me fera moins m'ennuyer de mon ancien métier (rires). Les gens vont encore m'entendre et me voir, et je me sentirai utile.
On le sait, les relations entre les Canadiens et les journalistes ne sont pas au beau fixe. L'organisation se dit prête à opérer un virage vers la transparence. Si je te demandais comment tu comptes t'y prendre avec les joueurs, entre autres?
Chantal : Je suis contente que tu me poses la question. Je n'arriverai pas là avec de gros sabots, en disant aux joueurs qu'à partir d'aujourd'hui vous donnerez 20 entrevues par jour. Vous ferez ceci et cela. Je serai là pour les protéger et les défendre. Tu connais mon côté maternel (rires). Je serai là pour eux et je travaillerai pour eux. Pour moi, c'est très important.
Je veux les rencontrer individuellement. En temps de pandémie, ce n'est pas évident, surtout qu'il manque les deux tiers de l'équipe. Éventuellement, je veux les rencontrer pour apprendre à les connaître et savoir quel est leur point de vue au sujet des relations avec les médias.
Je veux qu'on arrête de les juger sur leurs statistiques, leur rang de trios d'attaquants ou de duos de défenseurs. Je veux qu'on les connaisse davantage. Je l'ai dit souvent cette semaine, la ville de Montréal a besoin de héros. Pour ça, il faut les connaître davantage. Ça ne veut pas dire d'aller dans leur cuisine et de dire qu'ils mangent des 'toasts' au beurre de pinotte.
Je veux que les joueurs se révèlent davantage sous leur vraie personnalité. Tu es allumé, drôle et gentil, je veux que ça se voie, que ça ressorte. Pourquoi aimait-on tant Phillip Danault? Parce qu'il s'amusait avec ses pointes de pizza (en séries éliminatoires). C'était sa personnalité. C'est ce que je veux voir.
Les jeunes d'aujourd'hui ont tous de belles personnalités. Je veux que les 'fans' s'attachent à eux, et les journalistes aussi. Les journalistes sont des humains. Quand un joueur est plus facile d'approche et agréable à côtoyer, il jouira d'un plus grand capital de sympathie de leur part.
Je veux que les joueurs comprennent ça et qu'on puisse voir les êtres humains au-delà de leur numéro, avec des hauts et des bas comme tout le monde. Cela dit, je ne leur demanderai pas de se psychanalyser devant les journalistes (rires). Je ne les forcerai à rien, mais je veux faire se dissiper le climat de méfiance.
Là-dessus, merci pour ta générosité légendaire, Chantal. Au nom de toute l'équipe de LNH.com, je te souhaite la meilleure des chances dans ton nouveau défi!
Chantal : Merci, Robert, c'est toujours un plaisir!

















