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Shea Weber et Alexei Emelin : une synergie inattendue

Bouchard : Le jumelage des deux défenseurs au cours des dernières semaines est en voie de pourfendre un grand nombre d'observateurs

par Olivier Bouchard @oli_bou / Chroniqueur LNH.com

Au moment où la présente saison s'est amorcée, plusieurs s'entendaient pour dire que Shea Weber, nouveau défenseur étoile des Canadiens de Montréal, devait avoir un partenaire aux aptitudes bien particulières pour donner sa pleine mesure. Son association à Alexei Emelin au cours des dernières semaines est en voie de pourfendre un grand nombre d'observateurs - et je m'inclus dans le groupe.

Reproduire le tandem Josi-Weber?

La confusion vient du fait que Weber a un parcours des plus atypiques. En neuf saisons jouées avec les Predators de Nashville, il a eu exactement deux partenaires de jeu sur une base régulière : Ryan Suter et Roman Josi.

Son association avec Suter a été la plus marquante. Alliant vitesse, maniement de rondelle et robustesse, il complétait parfaitement le robuste droitier. Sam Page expliquait fort bien, sur le site de Sports Illustrated, comment ces deux joueurs ont créé une cohésion particulière. Suter parti, on a dû trouver un nouveau partenaire pour Weber.

Prenant acte du fait que leur capitaine affectionne le jeu simple, les passes courtes et n'hésite jamais à relayer la rondelle à son partenaire, on a décidé, au cours des saisons suivantes, de l'associer à Roman Josi. Le Suisse n'a ni la robustesse ni l'instinct défensif de Suter, mais c'est un magicien avec la rondelle, doublé d'un patineur fulgurant. Marc Dumont a d'ailleurs clairement expliqué, dans une série d'articles sur Eyes on the prize, comment Weber utilisait son partenaire pour les séquences de sortie de zone.

On a donc assumé, en début de saison, qu'un joueur ayant un style s'apparentant à celui de Josi devait être associé à Weber. Tout naturellement, on s'est retourné vers le jeune Nathan Beaulieu. Une analyse vidéo détaillée, produite plus tôt en saison par Nicolas Cloutier, encore sur Eyes on the prize, illustre clairement comment Weber a ainsi repris les méthodes qu'il avait adoptées en compagnie de Josi.

Seulement voilà, après quelques performances erratiques de Nathan Beaulieu, alors même que le vétéran Alexei Emelin effectuait un boulot du tonnerre en compagnie de Greg Pateryn sur le troisième duo de défenseurs, on a fini par user la patience des entraîneurs et on a décidé de jumeler Weber à Emelin.

Cet assemblage n'avait, à première vue, rien d'attrayant. Emelin est plutôt lent, affectionne le jeu physique, manie la rondelle de manière prudente et ne la transporte pour ainsi dire jamais. Nombre d'observateurs ont noté la chose et, rapidement, les rumeurs ont surgi : Marc Bergevin serait à la recherche d'un défenseur « top-4 » pour épauler Weber.

Or, ces rumeurs se sont depuis évanouies, le tandem Weber-Emelin ayant depuis fait son boulot sans défaillir. Que s'est-il passé?

Il semble qu'on a mésestimé (à Montréal comme à Nashville) un élément important du jeu de Weber, qu'avait pourtant souligné Sam Page dans son article : une des forces du tandem Weber-Suter venait du fait que Weber n'est pas seulement dominant le long des rampes, il excelle aussi dans l'art d'appuyer son partenaire lorsque celui-ci est engagé dans des confrontations physiques.

En compagnie de Suter, qui est puissant le long des rampes, l'effet était des plus marquants. Les extraits vidéo dans cet article illustrent comment ces deux joueurs savaient étouffer toute menace offensive de l'adversaire, non pas par la relance rapide, mais en refusant l'accès à la zone payante.

Mais cet aspect du jeu de Weber a été mis en veilleuse lorsqu'on l'a associé à Josi, dont le jeu physique est pour ainsi dire inexistant.

Autre élément à rappeler, qui a été souligné par Cloutier, Scott Cullen, de TSN, avait à l'époque noté que Shea Weber, s'il permettait à l'adversaire d'obtenir un grand nombre de tirs vers le filet, semblait capable de réduire la proportion de chances de marquer accordées à l'adversaire.

J'ai toujours été sceptique de ce genre d'analyse, notamment parce qu'elle groupe une quantité importante de joueurs d'une même équipe dans une même région. Ainsi, le top-20 des joueurs les plus efficaces de Cullen comporte quatre joueurs des Predators de Nashville et quatre du Wild du Minnesota. Parle-t-on vraiment des aptitudes de ces joueurs? N'est-il pas, peut-être, plutôt question des entraîneurs, voire carrément de la manière qu'on a d'identifier les tirs dans ces deux amphithéâtres? Les données de la LNH sont fort utiles, mais elles sont truffées d'erreurs et, à cet égard, la méfiance est de mise.

N'empêche, Weber et Emelin me forcent à ramener ces analyses à l'avant-scène, parce que ce qu'ils ont accompli jusqu'à maintenant est extrêmement rare.

L'art d'enlever des chances à l'adversaire

Des trois duos défensifs les plus utilisés, ils sont ceux qui génèrent le moins de chances de marquer, soit 14 par heure jouée, contre 15 pour Nathan Beaulieu et Greg Pateryn et 20 (!) par Andrei Markov et Jeff Petry. Mais Pateryn et Beaulieu accordent 21 (!) chances par heure jouée, Petry et Markov 16. Emelin et Weber, eux, n'en accordent que 12.

Je note les chances de marquer pour chaque match (ou presque) des Canadiens depuis le début de la saison 2009-2010. Je considère systématiquement comme une chance un tir ou un tir manqué, obtenu de l'enclave. Cette zone part des poteaux du but, monte en diagonale vers chaque point de mise en jeu, puis en ligne droite vers la ligne bleue jusqu'au sommet des cercles de mise en jeu, le tout ayant en gros la forme du marbre au Baseball. Notez aussi que mes données portent sur les 19 premiers matchs de la présente saison.

Pour mieux comprendre ce qui fait la particularité de l'association Weber-Emelin, j'ai identifié au cours de cette période les 11 défenseurs ayant joué au moins 1500 minutes à 5 contre 5 pour les Canadiens et leur ai juxtaposé Shea Weber.

Le taux de chances obtenues par l'équipe en présence de ces joueurs nous rappelle que les Canadiens ont généralement été une équipe moyenne, voir médiocre à forces égales. Seuls deux joueurs ont vu l'équipe avoir l'avantage aux chances en leur présence pendant cette période, P.K. Subban et Raphaël Diaz, Josh Gorges manquant le seuil d'un fil.

Si la présence de Subban et Weber est attendue, celle de Gorges l'est un peu plus, et celle de Diaz carrément surprenante. Mais c'est bien de chances de marquer qu'on parle ici. Je rappelle que, si un tir manqué peut à mes yeux être une chance, un tir bloqué ne l'est jamais. La logique étant que je considère que le tireur n'a alors pas réussi à battre la défensive.

Pour savoir si un joueur peut influer sur le bilan des chances en bloquant des tirs ou encore en forçant l'adversaire à prendre plus de tirs de l'extérieur, j'ai effectué deux opérations.

Pour identifier l'impact des tirs bloqués, j'ai soustrait le pourcentage de tirs obtenus du pourcentage de chances.

Et, pour voir la capacité à forcer l'adversaire à tirer de loin, j'ai soustrait le pourcentage de chances de celui des tirs excluant les tirs bloqués.

Lors des sept saisons (et des poussières de 2016) recensées, les Canadiens ont obtenu 48,9 pour cent des chances de marquer. Ils ont aussi obtenu 49,4 pour cent des tirs et 49,6 pour cent des tirs non bloqués. Bref, les trois taux s'alignent presque parfaitement.

Au niveau individuel, les données sont plus intéressantes. Parmi nos 11 joueurs, seuls Gorges, Diaz et Hal Gill ont permis à leur équipe d'obtenir des taux de chances supérieurs aux pourcentages de tirs et de tirs non bloqués. Ces trois joueurs ayant beaucoup joué ensemble, on peut soupçonner une certaine synergie.

Weber, dans ce petit échantillon de 19 matchs, suit le même chemin, mais de manière moins prononcée.

Cela nous indiquerait que ces trois joueurs ont, lorsqu'ils étaient sur la glace, bloqué un nombre particulièrement élevé de chances de marquer et qu'ils ont aussi forcé l'adversaire à prendre plus de tirs de l'extérieur de la zone dangereuse.

Diaz et Gill ont en commun d'avoir beaucoup joué avec Gorges, champion du tir bloqué devant l'éternel. Mais, on tend aujourd'hui à l'oublier, Diaz et Gorges ont joué plus de 600 minutes ensemble, période au cours de laquelle ils ont fait preuve d'une exceptionnelle synergie. Et il semble que cette synergie soit, de manière moins prononcée, aussi à l'œuvre lorsque Weber et Emelin sont réunis.

Notez comment aucun de ces quatre joueurs ne montre de capacité prononcée à faire « décrocher » de manière forte le taux de chances de marquer des taux de tirs obtenus, sauf peut-être Gorges avec ses fameux tirs bloqués.

Ça n'est que lorsqu'ils sont réunis que l'effet se fait sentir. Dans le cas de Diaz et Gorges, les données brutes sont presque ridicules : même si leur club n'obtenait que 46 pour cent des tirs en leur présence, le taux de chance se situait quant à lui à 55 pour cent! Le décrochage de quatre pour cent affichés par Emelin et Weber (54 pour cent des chances contre 50 pour cent des tirs) est, depuis 2009, le deuxième plus important que j'ai constaté, derrière Gorges et Diaz.

La saison est encore jeune et on ne parle que d'une séquence de 220 minutes. Weber et Emelin seront-ils capables de maintenir la cadence? J'en doute. Mais, au cours des quatre derniers matchs (qui sont exclus de mon analyse), les Canadiens ont obtenu 52 pour cent des tirs en leur présence.

Peut-être ne sommes-nous donc pas en présence d'un tandem totalement atypique (et incompris, les entraîneurs n'ayant jamais accepté de les laisser ensemble sur de longues périodes) comme ont pu l'être Diaz et Gorges. Peut-être que cette fois, les différentiels de tirs tardent simplement à rendre compte de ce que les décomptes des chances ont rapidement annoncé : à leur façon, simple et efficace, Weber et Emelin ont développé une synergie leur permettant d'aider leur club à avoir l'avantage du jeu soir après soir. Si la chose se confirme, c'est un dossier de moins à régler pour Marc Bergevin!

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