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Pierre Turgeon était tellement rongé par la nervosité lors de la journée de son repêchage qu'il en a perdu son… anglais! Dans les gradins du Joe Louis Arena de Detroit, le 13 juin 1987, le « p'tit gars » de Rouyn-Noranda se trouvait bien loin de son Abitibi natale.
« Je ne pouvais pas m'exprimer en anglais comme je l'aurais voulu, et cette journée me stressait énormément », évoque l'ancien joueur de centre vedette », qui a accepté d'effectuer un retour dans le temps pour le compte de LNH.com. « Mes parents, mon frère et mon conseiller Pierre Lacroix étaient à mes côtés, mais j'étais tellement nerveux parce que je savais que je devais donner des entrevues en anglais. »

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Le décorum de la séance était fort différent il y a 33 ans. La tradition pour les choix de premier tour de monter sur une tribune afin d'enfiler le chandail de sa nouvelle équipe n'était pas encore instaurée. Au lieu de cela, les espoirs étaient pris d'assaut par des journalistes sur le plancher.
« Thanks you very much »
La scène peut être vue sur YouTube. Turgeon a été emporté dans un véritable tourbillon, dès que le directeur général des Sabres de Buffalo Gerry Meehan a confirmé sa sélection à titre de tout premier choix du Repêchage 1987. Il a été escorté jusque dans un coin de la patinoire, où il a retrouvé Meehan afin de lui serrer la main. Une quinzaine de photographes et de cameramen étaient agglutinés autour d'eux. Meehan a répondu à une question d'un journaliste et Turgeon n'a fait que dire à la fin : « Thank you very much ».
« C'est tout ce que je disais, "Thank you very much" », se rappelle Turgeon en riant. « Ce n'était pas évident, je ne comprenais rien. Heureusement, Pierre (Lacroix) était toujours tout près et il n'hésitait pas à me venir en aide. »
Un secret bien gardé
La barrière de la langue a peut-être empêché Turgeon de savourer à fond l'événement marquant dans sa vie de jeune adulte. Elle aura toutefois eu de positif qu'elle a délesté de la pression associée au statut d'espoir no 1 au repêchage de la LNH.
Les Sabres ont vu à faire diminuer son niveau de stress en lui annonçant la veille du repêchage, le samedi 13 juin, qu'il serait leur choix.
« Je savais que les Sabres allaient me choisir, ils me l'avaient dit. Ça n'était pas sorti dans les médias. »
La sélection n'a pas semé la stupéfaction, les observateurs s'attendaient à ce que Turgeon soit le premier choix d'une cuvée ayant comme têtes d'affiche les Brendan Shanahan, Glen Wesley et Joe Sakic.
Encadrement rudimentaire
Ce que l'expérience de Turgeon met en lumière, c'est que les espoirs à l'époque ne bénéficiaient pas des mêmes outils ou ressources qu'aujourd'hui.
L'encadrement était rudimentaire. Les jeunes n'avaient pas à se soumettre à une batterie de tests psychologiques et d'examens physiques. Les équipes ne les passaient pas en entrevue. Ils ne jouissaient pas du même encadrement professionnel et pointu que le premier choix pressenti cette année, Alexis Lafrenière, a à sa disposition en 2020.
« C'était complètement autre chose », réagit Turgeon, dont le fils Dominic a été un choix de troisième tour (63e au total) des Red Wings de Detroit en 2014. Maintenant, tout est structuré, les agents - parce qu'il n'y en a plus qu'un seul par joueur - voient à tout. Les jeunes bénéficient d'un impressionnant personnel d'encadrement, avec des préparateurs physiques, des nutritionnistes, des psychologues et ainsi de suite. Les équipes savent tout d'eux, rien n'est laissé au hasard et c'est une excellente chose.
« Dans le temps, je n'ai subi aucun test et je ne crois pas avoir parlé à aucune autre équipe que les Sabres, avant le repêchage. »
Turgeon avait mis l'accent sur l'apprentissage de l'anglais au cours des mois précédents, à raison de deux leçons privées par semaine à Granby, où il brillait pour les Bisons dans la LHJMQ.
« Deux fois par semaine, c'était insuffisant pour parler l'anglais couramment. Il n'y a rien comme être en immersion dans un environnement anglophone. »
Un grand frère modèle
C'est sur la glace que Turgeon s'est exprimé le plus librement au cours de l'année précédente le repêchage. Il a connu une deuxième saison de 154 points en 58 matchs chez les Bisons. Benoît Groulx, Stéphane Quintal, Éric Desjardins et Daniel Lacroix étaient quelques-uns de ses coéquipiers. Réal Paiement était l'entraîneur.
« Nous avions une bonne équipe, c'était le "fun" de jouer à Granby. C'était un bel endroit, l'équipe attirait de bonnes foules. »
Quintal et Desjardins, qui est natif de Rouyn-Noranda comme Turgeon, ont également été des choix hâtifs en 1987 - Quintal a été le 14e espoir sélectionné par les Bruins de Boston et Desjardins le 38e par les Canadiens de Montréal.
« Nous avions parfois des discussions sur le repêchage entre nous, mais moi j'en parlais davantage avec Stéphane Matteau. Stéphane était un voisin en Abitibi, nous avions grandi ensemble. Nous étions nés à quelques jours d'intervalle en août 1969. Nos mères s'étaient même retrouvées à l'hôpital en même temps. Nous étions donc très proches. Lui jouait à Hull. »
Matteau, un imposant attaquant, a été le 25e joueur choisi par les Flames de Calgary.
Le plus grand confident sur lequel il pouvait compter, c'était son aîné de frère, Sylvain, qui faisait carrière chez les Whalers de Hartford. Sylvain avait vécu les mêmes étapes cinq ans plus tôt, à titre d'un des meilleurs espoirs de la cuvée 1983 de la LNH.
« Sylvain a été mon modèle de jeunesse, celui qui a exercé la plus grande influence pour moi, souligne Turgeon. Je me souviens des premières visites de son agent Pierre Lacroix en Abitibi. J'écoutais les conversations avec la famille et le "ti-cul" que j'étais était bien impressionné. Je suis même allé passer des étés chez Pierre à Montréal avant qu'il devienne mon agent. J'ai bien connu ses fils Éric et Martin. »
Turgeon a suivi plus assidûment le cheminement de son frère à partir du moment où il a porté les couleurs des Angevins de Bourassa, dans la ligue midget AAA.
« Mon père était bûcheron et quand il revenait du bois le vendredi, on descendait à Montréal le voir jouer. Son parcours m'a beaucoup inspiré. Je suis passé par les Angevins moi aussi. »
Sylvain Turgeon, un ailier gauche, a finalement été le deuxième espoir réclamé au Forum de Montréal, le 8 juin 1983, par les Whalers. Brian Lawton a été choisi au premier rang par les North Stars du Minnesota. Pat Lafontaine (Islanders de New York) et Steve Yzerman (Red Wings de Detroit) ont suivi, dans l'ordre.
« Méchant trip »
Pour revenir à Pierre, d'avoir été le premier de sa cuvée a représenté un bel accomplissement sur le plan personnel.
« Tu as 18 ans, c'est un "méchant trip" et une grande source de fierté, dit-il. Sur place la journée même, c'était stressant, mais les Sabres ont super bien fait les choses. Les propriétaires, les frères Knox, m'avaient accueilli à bras ouverts à Buffalo pendant l'été. C'étaient de bonnes personnes. On m'a fourni tous les outils pour que je puisse m'épanouir. Dans le temps, on arrivait dans une équipe pour y rester longtemps. Il y avait un fort sentiment d'attachement et on partait sur des bases solides. L'échange de Wayne Gretzky en août 1988 a changé les choses. »
Il dit s'être retrouvé dans son élément dès qu'il a sauté sur la glace pour le camp d'entraînement des Sabres.
« C'est sûr qu'il y a eu des ajustements à faire, le plus important étant de jouer contre les hommes, mentionne-t-il. Je devais aussi apprendre l'anglais parce que je ne comprenais pas toujours tout ce que les entraîneurs disaient. Sur la petite patinoire de Buffalo, il fallait faire les jeux plus rapidement. J'ai eu besoin de quelques mois avant de m'y faire. »