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Lindros a joué comme peu d'autres l'avaient fait

Le centre a gagné sa place au Temple de la renommée du hockey en étant l'un des joueurs les plus dominants des années 1990

par Nicholas J. Cotsonika @cotsonika / Journaliste NHL.com

Eric Lindros prend une pause. Il réfléchit à sa réponse. Il est le père de trois jeunes enfants, Carl Pierre (2 ans) et les jumeaux Ryan Paul et Sophie Rose (1 an), qui grandiront auprès d'un membre du Temple de la renommée. Qu'est-ce qu'il voudrait qu'ils connaissent de lui et de ce qu'il a accompli comme joueur de hockey?

Il ne parle pas de ses qualités uniques ou de ses exploits. Il ne mentionne pas non plus les nombreuses controverses dans lesquelles il a été impliqué ou les blessures qui ont écourté sa carrière.

« Je pense qu'en sachant ce que j'ai… »

Il prend une pause.

« Quand j'ai eu du plaisir… »

Une autre pause.

« Il y a des moments où je me suis amusé », finit-il par dire. « Quand je me suis amusé, j'ai bien joué. »

C'est l'essence même de son histoire complexe, l'unique leçon que ses enfants devraient retenir. Il associe le hockey à la vie. Les choses peuvent être difficiles sur la glace ou à l'école. On peut ressentir de la pression, que ce soit avant un examen ou un match important. Il faut trouver le moyen de s'amuser. Il faut en profiter et faire du mieux qu'on peut.

« Ce n'est pas toujours rose, a-t-il dit. Quand on s'amuse, habituellement, les résultats suivent. Je crois que c'est la base de tout. Plus on s'amuse en faisant quelque chose, meilleur on est. »

Alors, quand Lindros s'est-il le plus amusé au hockey?

Il n'hésite pas une seconde.

« Dans les années 1990, répond-il. Pendant presque toutes les années 1990. »

Lindros sera intronisé au Temple de la renommée du hockey, lundi, parce que tout s'est bien déroulé pour lui quand il était en santé et quand il s'amusait. Il était alors un joueur dominant. Il jouissait d'habiletés exceptionnelles et avec son gabarit de 6 pieds 4 pouces et 240 livres, il pouvait s'imposer physiquement devant ses adversaires.

De ses premiers coups de patin dans la LNH avec les Flyers de Philadelphie en 1992-93 jusqu'à sa dernière saison avec eux en 1999-2000, il a inscrit en moyenne 1,36 point par partie. Seuls Mario Lemieux (2,11) et Jaromir Jagr (1,45) ont fait mieux.

Il a pivoté le trio de la « Legion of Doom » en compagnie de John LeClair et Mikael Renberg, il a remporté le trophée Hart remis au joueur par excellence de la LNH en 1995 et il a été le meilleur compteur des séries éliminatoires de la Coupe Stanley en 1997, lorsque les Flyers ont atteint la finale, avec 26 points en 19 matchs. Il a récolté en moyenne 1,14 point par partie en séries éliminatoires avec les Flyers.

« Il était sans contredit un des meilleurs », a déclaré Keith Jones, qui a évolué avec et contre Lindros. « Il a souvent été le meilleur joueur de la ligue. Malheureusement, ces périodes n'ont pas duré aussi longtemps que pour d'autres, surtout en raison des blessures. Mais en fin de compte, peu de joueurs ont joué comme lui. »

Les journalistes parvenaient difficilement à décrire Eric Lindros. Ils ne pouvaient pas vraiment le comparer à Wayne Gretzky, Mario Lemieux ou Mark Messier, son idole, même quand il était plus jeune.

« Il a prouvé qu'il constituait une menace différente. C'était un attaquant de puissance avec un style plus raffiné », avait écrit Leigh Montville dans le numéro de septembre 1991 de la revue Sports Illustrated. Lindros avait alors 18 ans. Il avait défendu les couleurs du Canada à la Coupe Canada et il allait faire son entrée dans la LNH dans plus d'un an. « Les meilleures comparaisons se font avec des athlètes d'autres sports. Il est comme un Charles Barkley sur patins. C'est un ailier rapproché qui fonce au milieu de petits maraudeurs avec toute sa hargne. »

Même les grands joueurs l'admiraient.

« Il a changé le sport, a affirmé Gretzky. Quand Eric est arrivé, il était un nouveau type d'attaquant de puissance avec d'excellentes mains. »

Mark Howe, le fils de Gordie Howe et lui-même membre du Temple de la renommée du hockey, était défenseur pour les Red Wings de Detroit lors d'un match contre les Flyers au Spectrum. Alors qu'il allait récupérer la rondelle, il savait que le jeune Lindros fonçait vers lui. Il a poussé la rondelle et il s'est déplacé.

Lindros n'a pas pu compléter sa mise en échec. Or, comme il mesurait cinq pouces de plus et pesait 55 livres de plus que Howe, son épaule a touché le menton de ce dernier.

« Je me suis écrasé contre la bande, a lancé Howe. J'ai vu des étoiles pendant quelques secondes. Je suis retourné au banc et j'ai dit : "Mon Dieu, s'il m'avait vraiment plaqué, je serais probablement mort." C'était une montagne de muscles. »

Lindros a excellé pendant ses deux premières campagnes dans la LNH, mais il est passé à un autre niveau quand le directeur général des Flyers Bobby Clarke a fait l'acquisition de LeClair des Canadiens de Montréal le 9 février 1995. L'entraîneur Terry Murray a jumelé les ailiers LeClair (6 pieds 3 pouces, 226 livres) et Renberg (6 pieds 2 pouces, 235 livres) à Lindros.

À la première période de leur deuxième match ensemble, LeClair s'est installé devant le filet des Devils du New Jersey et il a marqué sur une passe de Lindros. Après cette victoire de 3-1, le centre des Flyers Jim Montgomery a déclaré : « On dirait la "Legion of Doom" sur la glace. »

Le surnom est resté, et pour cause. Dès qu'ils avaient la rondelle, leurs adversaires étaient condamnés. Ils ont dominé pendant trois saisons. Après avoir gagné le trophée Hart en 1995, Lindros a établi des marques personnelles avec 47 buts, 68 aides et 115 points en 1995-96. LeClair a connu deux de ses trois saisons consécutives de 50 buts et Renberg a atteint le plateau des 20 buts trois années de suite.

« On avait des styles similaires, a expliqué Lindros. On aimait venir s'entraîner. On s'amusait beaucoup ensemble à l'entraînement et je crois que ç'a porté fruit avec les résultats qu'on a eus pendant les matchs. Il y a un lien direct entre les deux. On était un groupe de joueurs qui aimait travailler ensemble et être ensemble. Alors, c'est beaucoup plus facile de connaître du succès de cette façon. »

Selon LeClair, c'est Lindros qui a relevé la barre et qui a poussé chacun à donner le meilleur de soi-même. Quand un joueur bousillait une chance de marquer, il n'avait pas peur de dire qu'il aurait dû réussir. Il ajoutait : « Entraîne-toi plus fort. Compte à chacun des exercices. On est ici pour jouer avec ardeur. » Ou encore : « Il faut marquer chaque fois. On est ici, alors on va les battre à trois contre trois profondément dans leur zone. Allez, on va les battre! »

Lindros en rit maintenant. Bien sûr qu'il a dit ça!

« C'est le but de ce sport, si vous me permettez l'expression, a-t-il ajouté. Il faut que tout soit bien exécuté. Si on fait un exercice, si on doit patiner et faire plusieurs longueurs de patinoires l'une à la suite de l'autre, aussi bien terminer avec un but. »

Les Flyers ont échangé Renberg au Lightning de Tampa Bay le 20 août 1997. La « Legion of Doom » n'était plus, mais Lindros et LeClair n'avaient pas dit leur dernier mot.

Jones a été acquis dans le cadre d'une transaction avec l'Avalanche du Colorado le 12 novembre 1998. Jones prétend qu'il avait un genou sain et l'autre « ne tenait qu'à un fil » à cette époque. L'entraîneur Roger Neilson a tout de même décidé de l'envoyer dans la mêlée en compagnie de Lindros et LeClair à son premier match.

« Je me suis dit que c'était parfait, que j'étais prêt », a affirmé Jones.

Les deux premières périodes ont été difficiles, mais Lindros a encouragé Jones. Puis, en troisième, il a déjoué le gardien des Devils Martin Brodeur pour la première fois de sa vie et il a récolté une aide dans une victoire de 6-1 des Flyers. Après avoir été blanchi à ses sept dernières parties avec l'Avalanche, Jones a amassé dix points à ses six premiers matchs avec les Flyers.

« Tout ça, c'est grâce à Eric, a admis Jones. Croyez-moi, ma carrière était presque terminée au Colorado. Il était bon à ce point. Il rendait les autres meilleurs si vous lisiez bien le jeu. Il pouvait alors vous transporter. »

Et vous pousser.

« Je détestais les entraînements, a affirmé Jones. J'ai dû en faire beaucoup plus que je le voulais en raison de la façon dont Lindros et LeClair s'entraînaient. Mais c'est Eric qui se démarquait le plus. J'étais sous le choc à mon arrivée. Peu importe s'il avait peu dormi, il ne raccourcissait jamais ses séances d'entraînement. »

Parce qu'il n'a jamais détesté ça.

« J'ai toujours aimé m'entraîner, a admis Lindros. Je ne trouvais pas que c'était difficile. Ce n'était pas du travail, c'était amusant. »

On ne peut pas parler d'Eric Lindros sans mentionner qu'il a refusé de jouer pour les Nordiques de Québec après avoir été le premier choix du repêchage 1991 de la LNH. Ou qu'il a fait l'impasse sur ce qui aurait été sa première saison dans la ligue en attendant d'être échangé.

Ou qu'il s'est retrouvé à Philadelphie après qu'un arbitre eut déterminé que les Nordiques avaient accepté l'échange avec les Flyers avant celui avec les Rangers de New York. Ou que l'un des joueurs envoyés à Québec par les Flyers, Peter Forsberg, a aussi remporté le trophée Hart et a soulevé deux fois la Coupe Stanley après que les Nordiques eurent déménagé au Colorado. Ou qu'il était le capitaine de l'équipe canadienne qui a été exclue du podium aux Jeux olympiques de 1998 à Nagano.

Ou encore que lui et ses parents ont souvent été en conflit avec la direction des Flyers et qu'il a finalement perdu son titre de capitaine en 1999-2000.

« Ce qu'on voyait sur la glace, c'était le véritable Eric, a indiqué Jones. Il n'était pas un très bon communicateur, même s'il a vraiment essayé de s'améliorer. Sa force, c'était son jeu. Parfois, le titre de capitaine ne devrait pas nécessairement être donné au meilleur joueur de l'équipe… Ç'aurait été plus facile pour Eric s'il s'était joint à une équipe possédant déjà un bon noyau de meneurs. Mais quand il est arrivé à Philadelphie, il est immédiatement devenu le meneur. »

On ne peut pas non plus ignorer le fait que Lindros a raté 140 parties en huit saisons avec les Flyers, soit près du quart de leurs matchs. Ou qu'il a subi sa sixième commotion cérébrale en 27 mois quand le défenseur des Devils Scott Stevens lui a donné un bon coup d'épaule à la mâchoire alors qu'il patinait la tête baissée dans la première période du septième match de la finale de l'Association de l'Est en 2000.

Lindros était revenu au jeu après une absence de dix semaines en raison d'une autre commotion. Il avait marqué dans le sixième affrontement et les Flyers tentaient d'éviter de gâcher une avance de 3-1 dans la série quand il a été percuté par Stevens. Il n'a plus rejoué à Philadelphie et il n'a plus été le même par la suite. Il a fait l'impasse sur la saison 2000-01 en raison d'une dispute contractuelle avec les Flyers, puis il a été échangé aux Rangers.

« Je ne voulais pas le blesser, a confié Stevens. Je jouais avec ardeur et je jouais pour gagner… C'est formidable qu'il soit admis [au Temple de la renommée du hockey]. Il a été un joueur dominant pendant plusieurs années et il a fait beaucoup de belles choses. C'était un adversaire redoutable. »

Ironiquement, Lindros a été un peu victime de ses propres qualités. Enfant, il était toujours le plus gros et le plus fort, alors il ne se préoccupait pas de relever la tête en patinant puisque ses adversaires rebondissaient sur lui comme des Lilliputiens. C'est finalement ce qui aura mis fin à sa carrière dans la LNH. Il était très exigeant envers lui-même et les attentes à son endroit étaient très élevées. Alors, encore aujourd'hui, on se demande : « Et si? »

Il a inscrit 73 points (37 buts, 36 aides) en 72 matchs avec les Rangers et il a gagné la médaille d'or avec le Canada aux Jeux olympiques de Salt Lake City en 2001-02. Puis, son déclin s'est poursuivi pendant deux autres saisons à New York, une avec les Maple Leafs de Toronto et une dernière avec les Stars de Dallas.

Il a pris sa retraite à l'âge de 33 ans après avoir participé à 760 matchs en saison régulière et 53 en séries éliminatoires sans jamais gagner la Coupe Stanley. En carrière, il a donc amassé 372 buts, 493 aides, 865 points et 1398 minutes de punition.

« J'ai été muté à l'aile et je n'avais plus la confiance nécessaire pour couper au centre, a révélé Lindros. Je me sentais vulnérable. Je ne voulais plus me faire frapper comme avant. »

Plusieurs années après avoir quitté Philadelphie, il avait de la difficulté à accepter le fait qu'il avait été un grand joueur et qu'on lui avait tout enlevé, contre son gré. La transition vers la retraite a été difficile pour lui et il a dû attendre à sa sixième année d'admissibilité pour être intronisé au Temple de la renommée.

En fin de compte, ce qu'il a fait vaut plus que ce qu'il n'a pas fait. Il était si bon que même si sa carrière a été écourtée, il mérite sa place au panthéon.

Et on revient au point de départ.

« En fait, j'avais encore… », commence Lindros.

Il prend une pause.

« Il y a eu des moments agréables et de belles expériences, poursuit-il. Si je n'avais pas aimé le sport autant que ça, j'aurais arrêté plus tôt. »

Quand il repense à sa carrière, il pense à tout : ses succès, ses échecs, ses coéquipiers, ses entraîneurs. Et il en vient à cette conclusion :

« Je me sens choyé », affirme-t-il.

Lindros, 43 ans, se porte bien. Il y a cinq ans et demi, il a rencontré Kina Lamarche, une jeune femme d'affaires forte et intelligente, chez un ami. Ils se sont mariés il y a quatre ans et ils ont fondé une famille. Il œuvre dans le monde des affaires, il aide des organismes caritatifs et il veut sensibiliser les gens au sujet des commotions cérébrales. Il veut laisser le passé derrière lui et inciter les gens à mettre leurs ressources en commun pour avoir une influence positive sur le futur.

Il aime toujours le hockey. Il joue encore deux ou trois fois par semaine à la même patinoire où il jouait quand il était petit à Toronto, sans arbitre, les gilets pâles contre les gilets foncés, les bâtons au milieu pour former les équipes. Il a amené son fils de deux ans à la patinoire extérieure pour que ses pieds ressentent la sensation de la glace et son visage, celle du froid.

« Si mes fils ou ma fille veulent jouer, ça me ferait très plaisir, a-t-il admis. Ce serait génial, c'est un beau sport. »

Avec les contributions d'Adam Kimelman et Dan Rosen

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