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Le hockey en chiffres : le débat Shea Weber

Bouchard : Le nouveau défenseur des Canadiens, est-il surévalué, ou est-ce que les chiffres sont trompeurs?

par Olivier Bouchard / Chroniqueur LNH.com

L'échange de P.K. Subban des Canadiens de Montréal aux Predators de Nashville en retour de Shea Weber a soufflé la galaxie hockey, encore plus la planète Montréal. La poussière n'est pas encore retombée et ne retombera pas encore pour un moment. Il semble en effet que cet échange soit appelé à devenir le lieu d'un affrontement entre les tenants de l'analyse statistique du hockey et ceux qui l'expliquent par des notions plus traditionnelles.

La source de ce désaccord est facile à identifier. Shea Weber incarne l'archétype même du défenseur étoile. Grand, gros, fort, doté d'un tir exceptionnel, il accumule les points, est capitaine de son équipe, a participé deux fois plutôt qu'une à la conquête de l'or olympique. Marc Bergevin l'a résumé d'une expression bien connue en anglais : « he's a stud »; Shea Weber est un pur-sang.

 

Or, sur la planète Moneypuck, l'ancien capitaine des Predators est l'exemple par excellence à donner lorsqu'on parle de joueur surévalué. On n'y considère pas Weber comme un mauvais défenseur, mais on n'accepte pas l'idée selon laquelle il ferait partie de l'élite de la profession.

 

Vu par les nombreuses lorgnettes de l'analyse statistique, Weber apparaît non pas comme un membre de l'élite, mais bien comme un défenseur unidimensionnel, un spécialiste de l'offensive dont les performances défensives sont au mieux moyennes, au pire carrément abominable. Connaissant la réputation de l'homme, c'est dire l'ampleur du choc des visions qui se produit présentement autour de cet échange.

 

Lorsqu'on regarde de plus près les données concernant Shae Weber, un premier fait s'impose de manière sensationnelle : depuis le début de la saison 2008-09 (sa première complète), Weber a joué, toutes situations confondues, 84 pour cent du temps avec Roman Josi ou Ryan Suter. C'est assez remarquable.

 

Et la coupure est presque totalement nette lors du changement de partenaire. En 2011-12, Weber joue 89 pour cent de son temps avec Suter. Les deux saisons suivantes, suite au départ de Suter, il joue un peu plus de 75 pour cent de son temps avec Josi, proportion qui est au-delà de 90 pour cent depuis 2013-14.

 

Première difficulté, donc : lorsqu'on regarde les chiffres de la LNH, on ne voit pas tant Weber que Weber et Suter ou Weber et Josi. On peut quand même faire certains constats. Le plus dur, c'est celui qui veut que Weber soit, à forces égales du moins, un piètre contributeur en défensive.

 

Des outils statistiques développés à partir des différentiels de tirs, celui de Dominic Galamini, les « Hero charts » est à ma connaissance le plus explicitement défavorable à Weber. La version permettant de comparer celui-ci à P.K. Subban est tout simplement dévastatrice. Un deuxième outil que j'aime bien, illustrant l'indice dCorsi développé par le blogueur Stephen Burtch, montre aussi Weber sous un jour de plus en plus défavorable.

Dans les deux cas, les indices nous montrent Weber, sur le plan défensif, pique graduellement du nez à partir de la saison écourtée de 2012-13, suite au départ de Suter.

En fait, si on se contente de prendre le nombre de tirs accordés par les Predators lorsque Weber est sur la glace et qu'on le compare à ce qu'ils accordent lorsqu'il n'y est pas, le même mouvement se constate. Le graphique ci-dessous illustre l'évolution de ce taux relatif de tirs accordés par heure jouée pour Weber, Josi et Suter (et pourquoi pas Subban, une fois parti!).

 

Je n'ai pas l'intention de parler de Subban outre mesure dans le cadre de cet article, mais je me permets tout de même de souligner ses performances. Dès son arrivée dans la LNH en 2010-11, Subban contribue à réduire le nombre de tirs accordés à l'adversaire (j'en parlais dans cet article il y a quelques années). Cette tendance s'accentue jusqu'en 2013-14, lorsqu'elle se renverse brusquement et s'inverse même cette saison.

 

La saison écourtée de 2012-13 est atypique pour les Canadiens de l'ère Michel Therrien; ils sont alors un club de possession de rondelle trahi par les performances en dent de scie de Carey Price. Dès la saison suivante, Price devient impérial et le jeu de possession des Canadiens s'effondre. Je signale la chose pour signaler une chose bien simple : les entraîneurs ont beaucoup à dire dans les performances des joueurs et on a encore beaucoup à écrire sur la relation Therrien-Subban. Mais je parle d'entraîneurs pour parler de Weber.

 

Remarquez comment les taux de Suter et Weber se dissocient graduellement. Tout le monde passe du côté « positif » (entendre par là que leur équipe accorde plus de tirs lorsqu'ils sont sur la glace que lorsqu'ils n'y sont pas) lorsque Suter quitte pour le Minnesota, mais Josi et Weber décrochent complètement en 2014-15. Ce qui change cette année-là? Peter Laviolette remplace Brry Trotz derrière le banc des Predators.

 

Laviolette a-t-il changé la façon dont on déployait Josi et Weber, les rendant ainsi beaucoup plus inefficaces relativement au reste du club? Il semble que non. Je me permets quelques graphiques en rafale.

 

Tout d'abord, sur le plan de la production offensive, Weber connaît bien une légère baisse tendancielle, mais son équipe génère encore aujourd'hui plus de tirs vers le filet lorsqu'il est sur la glace que lorsqu'il n'y est pas.

 

Ensuite, on peut regarder du côté du contexte dans lequel on envoie Weber jouer; tant sur le plan de la qualité des adversaires affrontés que sur celui de la qualité des coéquipiers avec qui on le fait jouer, les choses sont d'une remarquable stabilité.

 

 

Là où Laviolette et Trotz avant lui semblent avoir changé leur approche, c'est du côté de la quantité de mises en zone défensive qu'on impose à Weber. Relativement au reste de son équipe, Weber prend, à partir de 2013-14, de plus en plus de mises aux côtés de son gardien, signe qu'on attend de lui qu'il joue un rôle défensif plus affirmé.

Aussi curieux que cela puisse paraître, c'est une erreur de simplement dire « parce qu'un joueur prend plus de mises en zone défensive, il accorde plus de tirs à l'adversaire ». La question de l'impact des mises en jeu sur la distribution des tirs vers le filet a été étudiée en détail par le blogueur Micah Blake McCurdy, qui en a discuté dans deux articles (le premier ici, le deuxième ici) qui sont fort éclairants. McCurdy rappelle notamment que pour l'essentiel des joueurs, plus de 60 pour cent des présences commencent « à la volée » plutôt que sur une mise en jeu et qu'en moyenne 12 pour cent seulement des présences commencent sur une mise en zone défensive. Ça n'est pas pour dire que ces événements sont insignifiants (allez lire les articles!), mais bien qu'on doit les prendre avec un certain recul.

 

Dans une communication portant sur un article pas encore paru, McCurdy souligne que la présence de joueurs dans des situations ou leur équipe est en avance ou en retard avec un score serré, ainsi que le moment du match ou ces présences ont lieu sont de meilleurs indice du genre de pression, de la lourdeur des tâches qu'on impose aux joueurs.

 

C'est en gardant ces observations à l'esprit que, selon moi, le graphique ci-dessus portant sur les mises en jeu devient pertinent. Si elles n'expliquent pas les variations des performances des joueurs, elles nous parlent du rôle que l'entraîneur donne au joueur.

 

De toute évidence, on a ces dernières saisons fait le choix à Nashville de s'appuyer plus que jamais sur Shea Weber comme un défenseur défensif de premier plan. Et, si ma lecture est bonne, c'est à partir du moment où on fait ce choix que le jeu défensif de Weber s'effondre complètement.

 

Je n'ai pas cherché ici à analyser l'échange (pour ce que ça vaut, et je m'en expliquerai plus en détail plus tard, Nashville le gagne franchement), mais simplement à présenter quelques pistes permettant de mieux comprendre sur quoi on se base pour tenir, du côté de l'analyse statistique, un propos aussi clairement opposé à ce qui passe aujourd'hui comme le gros bon sens.

 

J'ai aussi choisi de cibler le jeu défensif de Weber parce qu'il fait, aux yeux de Marc Bergevin et de son équipe, partie des raisons pour lesquelles ils considèrent qu'il fait aujourd'hui partie de l'élite.

 

Je soupçonne que, vu l'opinion qu'on se fait de Weber à Montréal, on va lui confier un rôle semblable à celui qui fut le sien ces dernières saisons à Nashville. Or, les Canadiens n'ont pas de défenseur gaucher du calibre de Josi ou Suter à envoyer au front en sa compagnie. Si on décide à Nashville de faire de même avec Subban, on pourrait avoir une occasion de comparer deux joueurs et deux équipes sous un angle qui ne se présente que fort rarement. Le cas échant, je pense que l'exercice ne sera pas très flatteur pour les Montréalais.

 

 

 

 

 

 

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