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Jaromir Jagr, comme le bon vin

L'attaquant âgé de 44 ans des Panthers affirme qu'il ne s'est jamais senti aussi bien

par Amalie Benjamin @amaliebenjamin / Journaliste NHL.com

SUNRISE, Floride - Il est difficile d'ignorer le vigoureux vent de fraîcheur qu'a soulevé la nouvelle récolte de prodiges qui ont pris d'assaut la LNH. On parle ici d'une génération qui pointe à l'horizon et dont l'émergence se fait si rapidement par moments qu'on dirait que le reste de la ligue a déjà pris du retard. Les voilà qu'ils marquent quatre buts à leurs débuts dans la LNH, qu'ils décochent des tirs qui rappellent ceux d'Alex Ovechkin, ou qu'ils se faufilent derrière des défenseurs si habilement que ces derniers ont davantage l'air de cônes que de joueurs étoiles.

Ils représentent l'avenir. Ils brillent déjà.

Et pourtant, en Floride, une relique est toujours là.

Il y a tellement de signes du temps en lui. Comme sa naissance, qui a eu lieu en Tchécoslovaquie, un pays qui n'existe plus. Comme ses cheveux si caractéristiques, avec désormais juste un peu de gris. Comme sa récolte de points en carrière, qui le place aux côtés de joueurs qui ont pris leur retraite depuis longtemps.

Neuf des 10 premiers buteurs de l'histoire de la LNH sont au Temple de la renommée du hockey : Wayne Gretzky, Gordie Howe, Brett Hull, Marcel Dionne, Phil Esposito, Mike Gartner, Mark Messier, Steve Yzerman et Mario Lemieux. Et neuf des 10 premiers pointeurs sont au Panthéon. L'exception, un ailier droit, occupe le troisième rang sur chacune des deux listes, bien qu'il se hissera probablement au deuxième rang des pointeurs cette saison puisqu'il n'a besoin que de 10 points pour rattraper Messier.

Jaromir Jagr fait donc bande à part, un rôle qu'il a toujours semblé aimer durant sa carrière. Et qu'il a même encouragé, notamment quand il arborait la "coupe Longueuil" ou qu'il vendait du beurre d'arachides, ou encore quand il vendrait du beurre d'arachides en affichant une coupe Longueuil.

Le voici maintenant, avec les Panthers de la Floride, au milieu des futures étoiles, au milieu de coéquipiers qui ont grandi au moment où la "fièvre Jagr" atteignait Pittsburgh dans les années 1990, qui ont posé son affiche sur le mur de leur chambre, qui ont porté son chandail, qui l'ont vu jouer et ont rêvé de faire comme lui.

Son compagnon de trio, Aleksander Barkov, qui est né en Finlande après que Jagr eut déjà remporté la Coupe Stanley deux fois, était si chamboulé à l'idée de jouer avec son idole qu'il n'a pas réussi à se concentrer sur le jeu durant tout le match après que Jagr eut été échangé aux Panthers - et Jagr n'avait même pas encore enfilé l'uniforme de la formation de la Floride.

« Le match ne s'est pas bien passé », a affirmé Barkov.

Video: WSH@FLA: Jagr inscrit le 750e but de sa carrière

Jagr a défié le temps et l'âge, ainsi que les lois du hockey et de la physique. Il a également défié plusieurs, plusieurs défenseurs avec succès au cours des 26 dernières années. Il a défié un si grand nombre des conventions qui, croit-on, régissent la vie des athlètes, comme par exemple une façon particulière de penser, l'âge habituel de la retraite, ainsi que la croyance que le corps se détériore et que vous finirez par perdre les atouts qui vous rendaient si spécial.

Dans le monde du sport, il faut sans cesse rebrasser les cartes: les nouveaux qui s'amènent, les vétérans qui quittent, un roulement constant de gens qui se retrouvent sous les feux de la rampe. Mais parfois, quelqu'un, quelque part sort des limites de ce récit.

Parfois, il y a un vétéran qui refuse de dire que c'est la fin.

« Quand j'avais 10 ans, il était déjà une vedette », a rappelé le joueur de centre de 30 ans des Bruins de Boston David Krejci qui, comme Jagr, est originaire de la République tchèque. « Il était populaire. Maintenant, il est encore une vedette, alors les Tchèques de 10 ans l'admirent encore. Il y a une toute nouvelle génération, mais il est encore là. »

Une nouvelle génération de joueurs de hockey. Une nouvelle génération de partisans. Jagr, qui soufflera ses 45 chandelles en février, dure encore.

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Il a perdu quelques livres, ou du moins c'est ce qu'il dit, ce qui en fait l'envie des hommes de son âge. Il ne s'agissait pas nécessairement d'un effort conscient, mais plutôt le résultat d'un choix religieux. Ou, du moins, c'est comme ça que ç'a commencé.

Il y a deux ans, Jagr a troqué son bien-aimé Coke diète pour le carême. Quarante jours plus tard, il n'était plus capable d'en boire. Il n'a plus jamais recommencé.

Il a eu plus de difficulté à arrêter de boire du café, qu'il prenait avec du sucre et de la crème. Il vient d'une famille aux prises avec des dépendances, alors que Jagr estime notamment que sa mère buvait de 10 à 15 tasses de café par jour. Il faisait pas mal la même chose. Mais plus maintenant. Il n'est plus une jeunesse et avec l'âge, il faut s'imposer certaines restrictions, il faut se priver de certaines choses.

Il ne pouvait plus fermer les yeux là-dessus. Il a dû reconnaître que la LNH avait changé, que le hockey et les joueurs autour de lui avaient commencé à changer aussi. Il n'avait plus besoin de peser 240 livres, il n'avait pas besoin d'être aussi costaud. Il avait plutôt besoin de vitesse, de trouver une façon de bouger plus rapidement et plus efficacement face à ces jeunes poids légers de 180 livres que la LNH et ses directeurs généraux avaient commencé à adopter.

Il avait toujours été grand - « Je pesais 13 livres à ma naissance. Mes os sont naturellement lourds », a dit Jagr - mais le temps était venu de laisser tomber ce café sucré et crémeux, de laisser tomber les petites gâteries, de changer des choses que toutes les personnes de son âge doivent changer. Il s'est mis à mieux manger, ajoutant le poisson à son régime alimentaire cet été.

Il a remarqué la différence, il se sentait plus léger, il était plus léger. Cette saison, il pèse 225 livres.

« Je m'ajuste et, au fur et à mesure que je m'ajuste, j'essaie de nouvelles choses, a indiqué Jagr. J'ai le sentiment que j'ai toujours eu du talent mais que je ne l'ai jamais exploité au maximum, que j'en faisais toujours juste assez pour être bon. Et pas plus. Mais j'ai toujours eu le sentiment que j'avais un niveau supérieur que je pouvais atteindre quand j'avais besoin de le faire. … Je n'avais jamais eu à surveiller ce que je mangeais. Je n'avais jamais fait des étirements de ma vie avant cette année. »

Video: FLA@OTT: Jagr resserre l'écart en 3e période

Il a encore besoin d'adapter sa façon de jouer à son nouveau poids. Il doit s'ajuster, trouver son erre d'aller. Il a perdu du gras, mais aussi un peu de muscle. Son tir n'est plus tout à fait le même, n'ayant plus autant de force. Mais c'est en train de revenir, estime-t-il. Il a juste besoin d'être patient.

« Honnêtement, je ne me suis jamais aussi bien senti, a dit Jagr. Je sais que ça semble bizarre de dire ça parce que les chiffres ne sont pas au rendez-vous, tout le monde les regarde et en conclut que je connais des difficultés, mais je ne veux rien changer. Je crois encore que je vais remettre le train sur les rails, que je vais me sentir mieux que jamais et donner mon meilleur hockey des 15 dernières années. J'y crois. Sinon, ça veut dire que je n'ai pas pris la bonne décision. Mais je crois que la décision que j'ai prise est la bonne. »

Ça ne l'empêche pas de s'inquiéter. Il sait que le recalibrage se poursuit, que les résultats actuels sont attribuables à son nouveau corps, à l'absence de son compagnon de trio blessé Jonathan Huberdeau, à un peu de malchance. Il n'a pas marqué à ses sept derniers matchs, la saison dernière, séquence qui comprend l'élimination en six matchs aux mains des Islanders de New York au premier tour des séries éliminatoires de la Coupe Stanley. Il a inscrit un seul but à ses 16 premières rencontres cette saison.

« Il faut comprendre que peu importe quel emploi tu occupes, que ce soit au hockey ou non, il y aura toujours des périodes où les résultats ne seront pas au rendez-vous même si tu fais tout ce qu'il est possible de faire pour en obtenir, a noté Jagr. Mais il ne faut pas baisser les bras. Il ne faut pas s'arrêter. Il faut revenir aux sources parce que si tu t'arrêtes, surtout quand tu es vieux, personne ne va te donner la chance de revenir.

« Quand tu es plus vieux, tu ne peux pas commettre la moindre erreur. Si tu commets des erreurs quand tu es jeune, on va quand même te donner d'autres opportunités. Les gens vont te donner une deuxième chance, une troisième chance ; 'ils sont jeunes et ils font des erreurs', qu'on se dit. Quand tu es vieux, ce n'est pas le cas. »

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C'est peut-être cette résistance, ce refus de capituler et de reconnaître la présence de la moindre faiblesse qui a permis à Jagr de déjouer les pronostics de tout le monde. Ou peut-être est-ce parce qu'il a tout simplement fait abstraction de leurs attentes et de leur regard empreint de préjugés.

On dit qu'il a changé ses habitudes cette saison, notamment qu'il s'absente des séances d'entraînement matinales avant les matchs, et qu'il s'adonne moins souvent à ses légendaires entraînements en gymnase de fin de soirée.

« Ces derniers temps, il ne s'entraîne plus vraiment le soir comme il le faisait, a indiqué le responsable du conditionnement physique chez les Panthers, Tommy Powers. Je crois qu'il commence à réaliser que le repos est un peu plus important.

« À moins qu'il vienne ici sans que je le sache. Je ne sais pas. Mais il ne m'appelle plus très souvent tard le soir. J'en suis reconnaissant. J'ai droit à un peu plus de repos moi aussi. »

Video: MTL@FLA: Jagr marque son 26e but de la campagne

C'est faux, selon Jagr, qui avait pris l'habitude de demander à Powers d'être disponible pratiquement en tout temps. Il l'appelait à 21h, à 22h, les fins de semaine, durant les congés, à l'hôtel à l'étranger, quand il était en famille chez lui. Mais le fait qu'il ait cessé de l'appeler ne veut rien dire.

« Non, non, a insisté Jagr. Non, non, non. C'est juste qu'il ne le sait pas. »

Alors, ça se fait à son insu ?

« Je pense que j'en fais plus qu'avant, a dit Jagr. C'est juste que je ne le dérange plus très souvent. »

Son entraîneur a cessé de le diriger, son entraîneur en conditionnement physique voit à combler tous ses besoins, ses coéquipiers s'émerveillent et parfois ils suivent le chemin qu'il trace, ajoutant des poids aux chevilles et enfilant des maillots lourds même s'ils savent qu'ils ne pourront jamais en faire autant que lui.

« Je ne sais pas comment il fait, a lancé l'entraîneur des Panthers Gerard Gallant. Je veux dire par là qu'à cet âge, je ne sais pas comment il fait pour se lever à tous les matins, venir à l'aréna et faire tout ce qu'il fait. Il a presque 45 ans et il ne triche pas. Il s'entraîne, il fait tout ce que les autres joueurs font, il vient à l'aréna et se prépare. C'est une force de la nature, ou je ne sais pas trop quoi. »

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Tout en repoussant les affres du temps et en refusant d'y penser, Jagr se cramponne plus fort que jamais au présent. Il ne pend pas encore au-dessus du précipice, toutefois, et peut-être s'arrêtera-t-il avant d'en arriver à ce point-là, peut-être saura-t-il quand le moment sera venu.

Il sait qu'il devra en être absolument certain lorsque ce moment-là arrivera. Il faudra que ce soit une certitude absolue. Il doit s'assurer qu'il n'y aura rien à regretter.

Car il sait que ces joueurs-là, ceux qui ont pris leur retraite et s'ennuient tellement du hockey six mois plus tard, feraient n'importe quoi pour qu'on leur donne la chance de revenir. Ils deviennent des entraîneurs, des adjoints, des analystes à la radio, des directeurs généraux ; ils donnent leur vie, leur temps pour y goûter à nouveau. Reste que dans ces cas-là, ce n'est pas tout à fait comme avant, ce n'est pas comme lorsqu'on joue.

« Je vous garantis que s'ils pouvaient échanger cette partie-là de leur vie avec la mienne, ils le feraient en un clin d'oeil », a dit Jagr.

Il le sait. Ce sport-là, c'est la vie. Il ne pourra lâcher prise avant que ce soit le hockey qui lâche son emprise sur lui. Il tiendra bon jusqu'au moment où ses bras ne seront plus assez forts pour le tenir accroché au bord du précipice.

« Quand tu es fatigué et que tu te dis, 'J'en ai assez', mais qu'après deux mois, après un mois tu décides que ça te manque… Il n'y a aucun chemin pour revenir, a souligné Jagr. C'est comme un gros camion. Quand le gros camion s'arrête, c'est difficile de le remettre en marche. »

Video: FLA@TBL: Jagr rompt l'égalité avec son 25e but

Mais ce moment-là n'est pas arrivé. Il refuse d'y penser, il répète qu'il veut jouer jusqu'à 50 ans, il amène d'autres à y croire, il se force à y croire. Parce que, contrairement à nous tous dont les carrières durent toutes nos vies, il faut que ça prenne fin un jour quand on est un athlète, n'est-ce pas ? À un moment donné, non?

Il renvoie la balle.

« Donc, c'est ce que vous feriez ?, demande-t-il. Une fois que vous atteignez votre but et que c'est quelque chose qui vous rend heureux… Disons que vous écrivez un article et votre but, c'est de travailler un jour pour la LNH et tout à coup, vous atteignez votre but… »

Il s'arrête. Il a pensé à quelque chose de mieux, quelque chose qui amène les rides autour de ses yeux à se replier sur elles-mêmes, quelque chose qui allume une étincelle dans ses yeux.

« … Ou bien ton but, c'est de réaliser une entrevue avec Jaromir Jagr », lance-t-il en souriant, pendant que derrière lui, une perruque en forme de coupe Longueuil est accrochée dans son casier. « Nous y voici. Donc aujourd'hui, votre objectif se réalise. Alors demain, allez-vous vous dire que vous devez vous arrêter ? Probablement que non. C'est la même chose dans mon cas. »

En fait, ce n'est pas tout à fait la même chose. On n'a pas besoin des mêmes habiletés, on n'est pas diminué autant par le temps. Mais c'est là la force de Jaromir Jagr, soit qu'à cet instant - même si son argument n'est pas très solide -, tu te demandes effectivement pourquoi quelqu'un renoncerait à quelque chose qu'il adore autant. Volontairement, du moins.

Et tu te demandes pourquoi il doit absolument y avoir un moment où c'est fini, peu importe pour qui.

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Il y a des gens qui continuent d'être incrédules quand on évoque le cas de Jagr, qui ne comprennent pas pourquoi il continue, qui se demandent comment se fait-il que le temps agit sur tout le monde autour de lui, mais pas sur lui. Il demeure une énigme, cette rare personne qui a vieilli, s'est installée en Floride et a refusé de prendre sa retraite.

« Il agit encore comme un enfant, et ce n'est pas un manque de respect quand je dis ça, c'est un compliment, a affirmé l'entraîneur du Lightning de Tampa Bay Jon Cooper. Il a encore le coeur d'un enfant. Il a du plaisir sur la patinoire. Regardez-le pendant les échauffements d'avant-match. C'est peut-être un '4' qui est le premier chiffre de son âge, mais on a l'impression que c'est encore un '2'. »

Son coeur refuse de vieillir, sa philosophie de vie semble s'inspirer de J.M. Barrie, l'auteur de Peter Pan. Si tu refuses de croire que tu vieillis, que tu te détériores, qu'un jour ce sera fini, peut-être qu'il n'y en aura pas, une fin. Ainsi donc, de jour en jour, d'une présence sur la patinoire à l'autre, ce qui semblait au départ pure fabulation devient un peu plus réel.

Il refuse de céder. Il ne veut pas grandir.

Il a 44 ans. Il a 24 ans. Il se trouve quelque part entre part entre les deux, là où son corps, sa tête et ses habiletés ne l'ont pas encore trahi.

Un jour, ce sera fini. Il ne peut pas y penser, toutefois, et il ne veut pas que nous y pensions non plus. Parce qu'y penser, c'est permettre que le processus se mette en marche. Et il n'est pas prêt pour ça.

« C'est la force de l'esprit, alors quand tu commences à y penser, ça commence à arriver, a noté Jagr. Alors, non. C'est comme une assurance. Quand tu commences à penser qu'il faudrait prendre une assurance, tu reconnais que ça pourrait arriver. Je préfère prendre le risque. Je m'investis complètement. C'est ça ma vie. Je m'y suis complètement investi. »

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