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Les innovateurs

Bien que les matchs en plein air de la LNH soient rendus communs de nos jours, ça n'a pas toujours été le cas. Des hommes braves ont donné le ton à cette tradition lors d'une froide soirée à Edmonton.


PAR HUGO FONTAINE |   | CET ARTICLE EST TIRÉ DU MAGAZINE CANADIENS (VOL. 25.4 - MARS 2011)


Des parties de hockey sont organisées en plein air depuis plus d'un siècle. Voulant revenir aux sources, la LNH a voulu reprendre ce concept pour célébrer les origines du sport. Une quarantaine de joueurs des Canadiens et des Oilers sont donc passés à l'histoire, le 22 novembre 2003.

Après avoir vu le succès retentissant du match organisé en plein air entre les universités Michigan et Michigan State en 2001, la Ligue a décidé d'explorer à son tour la possibilité d'organiser un match de saison régulière au Stade du Commonwealth d'Edmonton. 

«Je me souviens lorsque ç'a été annoncé qu'on jouerait contre les Oilers à l'extérieur, je m'étais dit : "Wow! Ça va vraiment être cool!", se rappelle l'ancien défenseur des Canadiens Patrice Brisebois. C'est comme si j'étais retombé en enfance alors que nos entraînements aux niveaux Atome et Pee-Wee étaient organisés dehors à l'occasion, sur les patinoires du quartier. Mais après l'excitation de l'annonce, je me suis demandé ce qu'il arriverait s'il faisait trop froid. On savait tous que les hivers d'Edmonton sont coriaces.»

Mike Ribeiro Craig Rivet

Brisebois et ses coéquipiers n'étaient pas les seuls à se poser des questions concernant la météo. Avec un seul match de la LNH organisé en plein air dans son histoire à cette époque, Gary Bettman et ses collègues dans les bureaux de la Ligue voguaient vers l'inconnu eux aussi. Lors de ce match présenté à Las Vegas en 1991, les Kings de Los Angeles ont affronté les Rangers de New York au cours d'un duel du calendrier préparatoire, dans une température frôlant les 30°C. Une situation bien différente de celle qui attendait les Canadiens et les Oilers à Edmonton.

Alors que des techniciens apprenaient sur le terrain en travaillant jour et nuit pour créer la meilleure glace possible, les préposés à l'équipement cherchaient de leur côté des armes qui permettraient aux joueurs de combattre le froid de l'Alberta.

«Malgré le fait qu'on allait vers l'inconnu dans l'inconnu, je ne dirais pas qu'on était nerveux. On comptait sur les meilleurs préposés à l'équipement de toute la Ligue, affirme Brisebois avec conviction, au sujet du gérant de l'équipement de longue date du Bleu-Blanc-Rouge, Pierre Gervais, et de son équipe.

«Ils étaient tellement bien préparés. Ils nous avaient fourni des combinaisons que les joueurs de la NFL enfilent lorsqu'ils doivent jouer dans des conditions hivernales difficiles. On était prêts à aller à la guerre!» poursuit-il.

Dans le but justement de tester cette nouvelle artillerie dans l'environnement hostile, le Tricolore a sauté sur la patinoire du Stade du Commonwealth 24 heures avant le grand jour pour une séance d'entraînement. Sans surprise, certains se sont bien adaptés alors que d'autres ont eu certaines difficultés. 

«Il y avait de l'excitation dans l'air au cours de la semaine qui précédait le match. On avait vraiment hâte d'aller s'entraîner en plein air. Mais sans nommer personne, il y en a quelques-uns qui se sont plaints du froid», partage l'ancien joueur de centre Mike Ribeiro. 

Brisebois, pour sa part, confirme que le Tricolore ne pensait qu'à survivre à ce premier entraînement avant de s'attarder sur la façon de demeurer au chaud lors du match du samedi soir.

«Contrairement à la rencontre face aux Oilers où on retournait au banc après chaque présence, on n'avait pas le temps d'aller nous réchauffer durant l'entraînement, a admis Breezer. On est restés sur la glace durant l'heure au complet! Tout allait bien lorsqu'on était en mouvement, mais c'était tout le contraire quand on attendait notre tour pour faire un exercice.»

Avant que les deux équipes croisent le fer, les joueurs ont délaissé le confort de leurs chambres d'hôtel pour combattre le froid quelques heures plus tôt que prévu. La raison : certains des plus grands noms de l'histoire des deux clubs ont rechaussé les patins pour cette occasion spéciale.

«Le match entre les anciens des Canadiens et des Oilers était très spécial. Avoir l'occasion de regarder jouer des gars comme [Wayne] Gretzky, [Mark] Messier, [Guy] Lafleur et [Guy] Carbonneau n'arrive pas tous les jours, raconte Ribeiro. Les voir à l'œuvre tous en même temps était unique. Je n'ai pas eu la chance d'aller leur parler pour connaître leurs impressions sur la glace et le froid parce qu'on devait se concentrer sur le match qui nous attendait.»

Certains pouvaient peut-être l'oublier en raison de l'atmosphère festive qui régnait à Edmonton, mais deux points très importants au classement étaient à l'enjeu le même soir. Bien qu'ils tentaient de rester concentrés sur cet objectif, les joueurs du Tricolore étaient renversés par le tableau qui se présentait à eux.

«Lorsqu'on est arrivés au stade et qu'on a aperçu les estrades combles, on était renversés par l'ampleur de la foule, mentionne Brisebois. C'était toute une sensation. Malgré le fait que c'était organisé dans un stade ouvert, l'atmosphère était survoltée. À couper le souffle.»

Foule Edmonton

En réalité, la fumée provoquée par le souffle des joueurs est devenue un élément mythique de cette journée puisqu'elle devenait très visible lorsque le mercure a commencé à chuter. Si bien que lors de la mise en jeu initiale, les thermomètres oscillaient autour de -15ºC. Voyant l'intensité du froid et les prévisions qui annonçaient un refroidissement, les dirigeants de la Ligue présents ont offert aux joueurs la possibilité d'annuler le match. Le tout s'est amorcé sans pépins et les joueurs ont fait de leur mieux pour braver le froid.

«C'était difficile de respirer normalement. Quand tu fais une activité physique à l'extérieur et qu'il fait très froid, ça demande beaucoup d'efforts, se souvient l'actuel entraîneur au développement des joueurs des Canadiens, Francis Bouillon. Par contre, on avait hâte de jouer parce qu'il faisait trop chaud sur le banc en raison des chaufferettes. Lorsqu'on revenait sur la patinoire, nos présences étaient courtes parce qu'il faisait tellement froid.»

Ce fameux froid était aussi percutant que les hockeyeurs l'avaient appréhendé. Particulièrement en troisième période, alors que le mercure a dégringolé jusqu'à -28ºC. Contrairement au reste de ses coéquipiers, le gardien José Théodore a pu poser un geste qui lui permettrait de conserver sa chaleur : porter une tuque. Bien que les joueurs étaient protégés de la tête aux pieds, le vent a tout de même trouvé le moyen de se faufiler. 

«J'avais très bien ressenti le refroidissement en troisième période. Après 30 secondes sur la glace, je sentais que mon cou était très vulnérable. Disons qu'on avait hâte de revenir au banc, admet Brisebois en riant. Je me souviens que José retournait au banc à chaque pause publicitaire pour changer son gant et son bouclier. Il ne pouvait plus fermer sa mitaine après cinq minutes tellement elle était gelée.»

Pour d'autres par contre, le fait d'avoir été confronté aux hivers québécois leur avait donné un excellent avant-goût et les avait préparés adéquatement à ce match.

«Oui, c'était très froid à Edmonton, mais j'ai déjà vu pire que ça à l'époque où je jouais à Rouyn-Noranda, où il pouvait faire -50°C, se rappelle Ribeiro de ses années où il évoluait pour les Huskies dans la LHJMQ. Même s'il faisait froid, on buvait comme d'habitude du Gatorade et de l'eau. Les entraîneurs par contre buvaient du café ou peut-être quelque chose d'autre que de l'eau en arrière du banc!»

Reconnu pour ses solides mises en échec et pour sacrifier son corps pour le bien de l'équipe, Bouillon a dû changer ses habitudes lors de ce match, malgré lui. 

«Ce n'était pas un match très physique puisque les deux équipes se respectaient, a-t-il confié. Le fait que c'était disputé en plein air rendait l'atmosphère plus détendue et le climat était plus amical qu'à l'habitude. Même si les contacts n'étaient pas plus douloureux en raison du froid intense, les gars ne voulaient pas se blesser puisqu'il y avait beaucoup de fissures sur la glace.»

L'absence du jeu robuste et des nombreuses infractions ont donné droit à du jeu ouvert et rapide. Seulement cinq punitions ont été décernées par les arbitres et sept buts ont été inscrits au total. Menés par Richard Zednik et Yanic Perreault, qui ont chacun trouvé le fond du filet à deux reprises, les visiteurs ont remporté ce match historique par la marque de 4 à 3. Zednik gardera à jamais la distinction d'avoir marqué le premier but lors d'un match en plein air de la LNH, en plus d'avoir réussi celui de la victoire. Les membres du Tricolore étaient fiers de ce qu'ils venaient d'accomplir et ne pouvaient cacher leur joie à la suite de cet exploit.

«Dès que la partie s'est terminée, j'ai été le premier à me diriger vers Théo pour le féliciter. Au moment où j'allais lui faire l'accolade, mon patin est demeuré coincé dans une fissure. J'ai ensuite perdu l'équilibre avant de me retrouver sur le derrière, raconte celui qui a mené les joueurs des Canadiens au chapitre du temps d'utilisation avec 24 min 21 s.

Patrice Brisebois Andrei Markov José Théodore

«Il n'y a pas beaucoup de personnes qui m'ont vu, mais moi je m'en souviens très bien et j'en ris encore aujourd'hui. Disons que la victoire lors de ce match historique rendait la chose beaucoup plus drôle.»

Alors que la perspective de participer au premier match en plein air dans de rudes conditions hivernales peut être intimidante pour certains, ceux qui y ont goûté voudraient à tout prix y retourner. Ribeiro, un des innovateurs à cette Classique Héritage inaugurale a même déjà offert ses services comme consultant aux joueurs craintifs, à la suite de son départ de Montréal.

«Plusieurs joueurs m'ont demandé comment ça s'était passé lors du match vu que j'étais de la première édition. C'est une expérience dont je vais me rappeler toute ma vie et je me sens privilégié d'y avoir participé», conclut avec fierté Ribeiro.