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La transaction Eric Lindros a secoué les fondations de la LNH

samedi 2012-10-13 / 6:00 / 92/93 - La meilleure saison?

Par Adam Kimelman - Directeur adjoint de la rédaction à NHL.com

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La transaction Eric Lindros a secoué les fondations de la LNH

Pour plusieurs la saison 1992-93 a été une des plus palpitantes de la longue et belle histoire de la Ligue nationale de hockey. Ce ne sont pas les moments mémorables qui ont manqué, avec l'arrivée de deux équipes d'expansion, la soudaine domination des joueurs européens, les exploits héroïques de Mario Lemieux, le tout couronné par la dernière conquête de la Coupe Stanley par le Canadien. À l'occasion du 20e anniversaire de cette remarquable saison, LNH.com reviendra tout au cours de l'année sur les moments les plus marquants en se demandant si ce ne fut pas en effet la plus grande de l'histoire de la LNH.

Eric Lindros était probablement le joueur junior le plus attendu dans l’histoire du hockey. À 18 ans, il mesurait 6 pieds 4 pouces et pesait 225 livres. Un savant mélange d’aptitudes dominantes, d’un physique impressionnant et de force ; certains lui avaient collé le titre de prochaine grande vedette de la LNH, lui qui marchait dans les pas de Wayne Gretzky et de Mario Lemieux.

Denis Bodrov
ERIC LINDROS
JOUEUR DE CENTRE
Buts: 372 | Aides: 493 | Pts: 865
Tirs au but: 2,312 | +/-: 215

Sélectionné par les Nordiques de Québec avec le tout premier choix du repêchage de 1991 de la LNH, Lindros n’a pas signé de contrat avec l’équipe. Il a passé la saison 1991-92 à évoluer au niveau junior et a porté les couleurs du Canada lors du Championnat mondial du hockey de 1992 ainsi que lors des Jeux olympiques de 1992. Lindros a réitéré son intention de ne pas évoluer dans la LNH en 1992-93, afin d’être à nouveau éligible au repêchage de 1993.

Devant l’éventualité de perdre Lindros sans recevoir de compensation en retour, les Nordiques ont commencé à évaluer les offres des autres équipes pour l’obtention des droits sur Lindros. Les efforts ont finalement connu leur point culminant lors du repêchage de 1992, présenté à Montréal.

Le 20 juin 1992 est inscrit comme un des jours les plus étranges de l’histoire de la LNH alors que, tout juste avant la séance de repêchage, les Nordiques ont transigé les droits sur Lindros aux Flyers de Philadelphie, avant de les échanger à nouveau aux Rangers de New York.

Après un processus d’arbitrage qui a duré une semaine, il en a résulté la plus grosse transaction dans les annales de la LNH, transaction dans laquelle les droits sur Lindros sont passés aux Flyers en échange de cinq joueurs, deux choix au repêchage et un montant de 15 millions $.

Puis, le 13 octobre 1992, Lindros a disputé son premier match dans la LNH face à l’équipe qu’il avait boudée, dans une province qui le voyait comme la définition même de l’athlète professionnel trop gâté. Lindros a littéralement mis le feu au Colisée avec une paire de buts dans une défaite de 6-3 des Flyers, mais il a reçu une douche de vitriol de la part des partisans des Nordiques.

L’affaire Lindros a changé le destin de trois organisations et de quatre villes. Alors que l’on commémore le 20e anniversaire du premier match de Lindros dans la LNH dans la ville de Québec, LNH.com jette un regard sur cette entrée hors du commun dans le circuit et sur ce premier match mémorable disputé à Québec.

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Chuck Gormley, qui couvrait les activités des Flyers de Philadelphie pour le compte du Courier-Post : Cela se passait durant la conférence de presse donnée par Russ Farwell avant le repêchage, probablement deux semaines avant l’encan, et j’ai amené sur le sujet le nom de Lindros. Je savais que Lindros était un roi au Canada et j’étais au fait des comparaisons avec Gretzky. Je me souviens d’avoir demandé à Russ Farwell de donner ses impressions sur Eric Lindros. Je posais cette question pour en connaître un peu plus et pour savoir ce que pouvait penser quelqu’un de l’organisation des Flyers sur ce que pourrait devenir Lindros. Serait-il le prochain Gretzky ? Je me souviens d’avoir entendu Farwell affirmer que ce garçon changerait la face du hockey. Que des jeunes garçons aux États-Unis comme au Canada allaient vouloir être comme lui.

Neil Smith, directeur général des Rangers de New York : J’étais ami avec Rick Curran et ce dernier était l’agent de Lindros à cette époque ; durant son passage chez les juniors, j’ai toujours gardé un œil sur lui par l’entremise de Rick, afin d’être au fait de ce qui se tramait. Lorsqu’il a été repêché par Québec, et même un peu avant, je savais les sentiments du jeune joueur et de sa famille à propos du fait qu’il ne voulait pas jouer là-bas.

Jay Snider, président des Flyers de Philadelphie : Je reviens au moment où j’ai entendu parler de lui pour la première fois, alors qu’il était adolescent et était déjà un véritable phénomène. On parlait de lui comme étant le prochain grand, il marchait dans les traces de Gretzky et de Lemieux. Je pensais que ce serait formidable si nous pouvions avoir une chance de mettre la main sur un tel joueur. La chose est devenue plus sérieuse lorsqu’il est devenu évident que peu importe l’offre de Québec, il ne signerait pas de contrat avec les Nordiques. Comme n’importe quelle autre équipe à ce moment, nous avons commencé à envisager prendre part au derby, si jamais Québec décidait d’échanger ses droits.

Russ Farwell, directeur général des Flyers de Philadelphie : Nous pensions qu’il y avait peut-être trois ou quatre équipes dans la course. Nous ne pensions toutefois pas qu’il y avait beaucoup de formations qui avaient à la fois la motivation et les éléments nécessaires pour procéder à une transaction du genre. C’était l’essentiel de nos discussions. C’est ainsi que nous sommes entrés dans la danse.

Gormley : Farwell avait affirmé à quel point Lindros pourrait changer le visage d’une concession et je me suis mis à y réfléchir, après tout, les Flyers étaient alors dans la misère. Peut-être étaient-ils intéressés ? Il y avait tant de rumeurs à savoir qui pourrait être impliqué, ce qu’il faudrait accepter de se départir pour en faire l’acquisition.

Farwell : Nous sommes entrés dans la course, les meilleures équipes, selon nous, n’allaient pas se départir de leurs bons éléments en place et tout s’est bien passé. Quelques-unes des autres formations n’avaient pas les éléments nécessaires. Nous pensions que la combinaison de joueurs et d’argent faisait de nous une des équipes capables de réaliser une telle transaction. C’est cette voie que nous avons empruntée. Mais il a fallu des mois et des mois pour finalement en arriver à une conclusion.

Snider : Nous avons réalisé très tôt qu’il y aurait peu d’équipes qui feraient partie de la course. Nous pensions qu’il y aurait un montant d’argent impliqué et les formations qui avaient les moyens d’inclure ce montant d’argent étaient celles provenant des gros marchés ou celles qui étaient très agressives. Il y avait nous et à notre avis il y avait également les Rangers, probablement Toronto, Detroit… Dans notre esprit, c’était notre liste. Nous n’avions pas le sentiment que Chicago accepterait l’idée de céder de l’argent. Donc pour nous, il n’y avait que quatre ou cinq concessions qui seraient dans la course, dont nous.

Smith : Nous savions que nous avions les joueurs car nous avons eu quelques conversations avec Pierre Pagé (directeur général des Nordiques à l’époque). Mais vous ne savez pas à quel point vous êtes près jusqu’à ce que vous vous rendiez au repêchage. Ils voulaient créer un crescendo et arriver au point culminant lors du repêchage, c’est ce qu’ils ont fait.

LES ENCHÈRES À MONTRÉAL

Snider : Ils (les Nordiques) étaient dans une suite et y tenaient leurs pourparlers avec différentes équipes qui entraient et sortaient. Je ne me souviens plus combien de fois nous y sommes allés, négociant différentes options, mais c’est arrivé à de nombreuses reprises. Ça s’est déroulé durant des jours et des nuits. Je ne me souviens plus si c’était deux ou trois jours.

Smith : Pierre Pagé avait une petite forteresse installée au sommet d’un hôtel de Montréal et tout son personnel était présent. Il y avait des équipes qui se présentaient pour s’entretenir avec eux au sujet de Lindros et présenter des offres. Ça a débuté au téléphone et Pierre a dit ce qu’il voulait obtenir, si une équipe avait ce qu’il fallait pour amorcer une négociation, il vous rencontrerait alors en personne.

« Je posais cette question pour en connaître un peu plus et pour savoir ce que pouvait penser quelqu’un de l’organisation des Flyers sur ce que pourrait devenir Lindros. Serait-il le prochain Gretzky ? Je me souviens d’avoir entendu Farwell affirmer que ce garçon changerait la face du hockey. Que des jeunes garçons aux États-Unis comme au Canada allaient vouloir être comme lui. »
-- Chuck Gormley, qui couvrait les activités des Flyers

Farwell : Notre équipe en arrachait et nous n’avions pas participé aux séries éliminatoires, nous voulions reconstruire. Nous considérions l’idée d’acquérir Eric, étant donné qu’il était pressenti pour devenir la prochaine grande vedette à évoluer dans la LNH. Nous-nous sommes posé la question. Si vous avez une chance d’acquérir un Gretzky à 19 ans, quel en serait le prix ? Combien accepteriez-vous de payer ? C’est ainsi que nous en sommes arrivés à ces conclusions.

Snider : Nous savions qu’il nous fallait conserver quelques vétérans, quelques bons joueurs. Nous ne pouvions tous les échanger. Il fallait donc laisser aller quelques espoirs. Mais après la première rencontre, nous n’avions pas idée d’où cela nous mènerait. Honnêtement, nous étions nerveux à l’idée de réaliser une transaction d’une telle envergure, et ce tout au long du processus et même jusqu’à la toute fin. C’était beaucoup donner. Nous sommes arrivés à la conclusion que cela ferait mal à court terme, mais à long terme, si Eric arrivait à atteindre son plein potentiel, c’était le prix à payer pour obtenir, potentiellement, un des grands joueurs dans l’histoire du hockey.

Gormley : Farwell tentait de convaincre Peter Forsberg de venir jouer ici et de quitter la Suède, ce qu’il ne voulait pas faire. Je crois qu’il était âgé de 19 ans à l’époque. Il n’avait disputé qu’une saison en Suède et les Flyers voulaient qu’il s’amène en Amérique du Nord pour jouer à Philadelphie à l’âge de 19 ans, alors que lui il affirmait avoir besoin d’une autre année en Suède.

Farwell : Je suis allé en Suède, j’ai passé beaucoup de temps avec son agent Don Baizley, je voulais qu’il vienne. Ils y ont pensé et ont décidé qu’il n’était pas prêt, il n’était pas préparé à venir cette année-là. Nous envisagions une autre année à ne pouvoir ajouter un joueur d’importance à notre alignement. Il y a une certaine pression lorsque vous ne performez pas à Philadelphie. Nous avons décidé de procéder à la transaction. S’il avait accepté de venir jouer en Amérique, elle n’aurait pas eu lieu. Je ne sais pas si nous aurions été présents à la table des négociations aussi longtemps.

Smith : Toutes les rencontres se sont passées avec Pierre, il pouvait quitter la pièce pour environ une heure, avant de revenir. À un moment, il a quitté si longtemps que j’ai eu le temps de regarder un film au complet. Puis, il est revenu dans la suite. J’ai passé la nuit avant le repêchage à ne pas savoir si la transaction se concrétiserait.

Farwell : Je me suis chargé du côté hockey de la transaction. Jay s’est chargé de l’autre aspect… Je ne sais pas si Marcel Aubut (propriétaire des Nordiques) a décidé des détails financiers ou si des débats ont eu lieu, mais je n’ai pas été impliqué dans la décision de payer les 15 millions $. Il n’a pas reculé. À un certain moment, je me souviens, ils voulaient obtenir Rod Brind’Amour dans la transaction, mais nous sentions que nous ne pouvions accepter. Nous avons établi ce que nous n’allions pas céder, d’un point de vue hockey. C’est là où j’ai été impliqué.

Snider : Je pense que l’argent était une chose qu’ils pouvaient exiger et obtenir. C’était quelque chose qu’ils arriveraient à obtenir de la part de n’importe quelle équipe dans la course jusqu’à la fin, ce montant d’argent X. Ils obtiendraient l’argent de toute évidence, il leur fallait donc s’assurer de mettre la main sur le meilleur retour possible en termes de joueurs. L’argent est la cerise sur le sundae. En fin de compte, si une équipe pouvait offrir un retour semblable en termes de joueurs, mais pas d’argent, ils transigeraient avec l’équipe qui débourserait des sous.

Smith : Je n’ai jamais rencontré Marcel à Montréal, mais j’ai mis Stanley Jaffe (le propriétaire des Rangers) en lien avec monsieur Aubut pour discuter de l’aspect monétaire, puisque c’était une chose que je ne pouvais négocier.

LA TRANSACTION

L'affaire Lindros a changé la façon de faire les échanges

Lorsque les Flyers de Philadelphie ont confié le poste de directeur général à Russ Farwell en 1990, le monde dans lequel il entrait était complètement différent de celui d’aujourd’hui.

On ne faisait pas les échanges de la même façon, par exemple.

« On faisait encore les échanges en donnant notre parole », a raconté Farwell à LNH.com. « On en discutait, on s’entendait et le tour était joué. »

Tout a changé en juin 1992 lors que les Nordiques de Québec ont échangé les droits d’Eric Lindros deux fois dans la même journée.

Farwell et les Flyers croyaient avoir conclu une entente avec les Nordiques. Ils obtiendraient les droits de Lindros en retour de cinq joueurs, de deux choix au repêchage et de 15 millions $. Cependant, les Nordiques ont utilisé cette offre pour négocier une entente qui leur semblait plus avantageuse avec les Rangers de New York.

Les Flyers ont porté plainte et l’affaire a été entendue par un arbitre lors d’une audience de six jours qui s’est tenue à Montréal.

« Ce fut la naissance des procédures actuelles qui régissent les transactions », a admis Larry Bertuzzi, qui avait agi à titre d’arbitre nommé par la ligue, à LNH.com.

Avant l’échange impliquant Lindros, les choses étaient plus simples.

« C’était beaucoup moins formel », a déclaré Neil Smith, le directeur général des Rangers de 1989 à 2000. « Je pouvais vous offrir John en échange de Joe. Dès que vous acceptiez, j’appelais la ligue pour l’informer. L’autre partie devait aussi l’appeler. Quand les deux organisations avaient confirmé l’échange et que la ligue l’avait approuvé, tout était réglé. »

Farwell, qui a travaillé pour les Flyers de 1990 à 1994, se souvient de situations semblables.

« Je me souviens de quelques gros échanges, comme celui qui nous a permis d’acquérir Mark Recchi de Pittsburgh. On a conclu cette transaction au téléphone, entre deux périodes d’une partie, a révélé Farwell. On s’est entendu et on l’a annoncé le lendemain matin. C’est comme ça que ça fonctionnait avant. »

Bertuzzi explique qu’un élément important du processus d’arbitrage a été de définir ce qu’était une transaction.

« Parmi les éléments de preuves qui nous ont été présentés, il y avait ce qui devait constituer un échange, a-t-il dit. Par exemple, plusieurs directeurs généraux ont expliqué qu’ils ont conclu des échanges en téléphonant à leur homologue à partir de la galerie de presse pendant une partie. Ils raccrochaient quand ils avaient une entente verbale. C’était la façon de faire la plus courante. On a entendu plusieurs histoires semblables. »

Bertuzzi a finalement confirmé l’échange des droits de Lindros aux Flyers en se basant sur cette définition plutôt vague du moment où une transaction est entérinée.

« Le raisonnement était le suivant : si New York et Québec prétendaient avoir conclu une entente, alors il fallait vérifier si les discussions menées entre Québec et Philadelphie une heure plus tôt avaient la même teneur, a-t-il ajouté. On avait besoin du contexte. Si l’on se penche uniquement sur le dossier de Philadelphie, on est en droit de se demander si la transaction était conclue. Or, lorsqu’on la replace dans son contexte, on en vient à la conclusion que si l’entente avec New York était valide, alors celle avec Philadelphie l’était aussi et elle l’avait précédée d’une heure. »

Pour éviter qu’une telle situation se reproduise, la ligue a imposé des directives plus rigoureuses concernant les transactions.
« C’est devenu beaucoup plus formel à cause de cet échange, a admis Smith. Les ententes verbales ne suffisent plus. Tu veux échanger John contre Joe? D’accord. Remplis tous les formulaires nécessaires et je vais les signer. Ensuite, on pourra les envoyer à la ligue. On fera une conférence téléphonique dès que la transaction sera approuvée. Je ne pense pas qu’il y avait de conférences téléphoniques à l’époque.

« Tout est devenu plus organisé après l’échange de Lindros, a conclu Farwell. Ce fut la naissance du système actuel. Aucune entente n’est finale tant que la ligue ne l’a pas étudiée et approuvée. Tout ça remonte à cet échange et ce fut la fin des ententes verbales. »


-- Adam Kimelman

Rick Curran, agent de Lindros : Lindros avait une courte liste des équipes qui l’intéressaient plus que les autres. Les Rangers de New York étaient très hauts sur cette liste. C’est pourquoi, et Neil le savait puisque nous avions eu des conversations à ce sujet, il m’a amené à l’écart dans un corridor du Forum de Montréal et nous avons parlé de ce qui serait nécessaire pour en venir à une entente contractuelle avec Lindros, advenant le cas où les Rangers faisaient son acquisition.

Je n’ai jamais eu ce type de conversation avec les Flyers, car les seuls contacts que j’ai pu avoir avec eux, à ce point, c’était un appel de courtoisie avec Jay Snider, et je lui avais respectueusement demandé s’il était vrai qu’ils envisageaient la possibilité de transiger pour Eric, comme le voulaient les rumeurs. Nous avons eu une brève conversation uniquement sur le sujet de l’intérêt des Flyers envers le joueur et de sa réciprocité du côté de la famille Lindros. C’est tout. Il n’y a eu aucuns pourparlers sur le contrat, aucun chiffre avancé. Pas de « Combien voulez-vous ? » Notre conversation n’avait rien à voir avec les possibles termes d’un éventuel contrat, ni des chiffres que nous avions en tête.

Smith : Je n’avais aucune idée de ce qui se passait. J’étais fatigué, j’étais mécontent puisque je n’avais pas fait le travail que je faisais normalement la veille d’un repêchage, c’est à dire rencontrer mes dépisteurs pour parler de l’encan. Je me suis présenté au repêchage et je n’étais pas préparé, car je travaillais sur cette transaction.

Snider : Finalement, vers neuf ou dix heures, le matin du repêchage, Marcel a appelé et a dit que nous avions une entente, il nous a donné le numéro de téléphone de Lindros. Une des choses que nous avions demandées, avant de compléter la transaction, était de pouvoir parler au joueur, afin de savoir s’il désirait jouer à Philadelphie. C’était la condition finale pour conclure le pacte, sachant que la famille était désireuse de participer à la décision, à savoir à quel endroit il accepterait de jouer. Marcel a continué à insister, il ne voulait pas que nous lui parlions (à Lindros) à moins d’avoir une transaction finalisée. Il a appelé et a dit que nous avions un marché et nous a donné le fameux numéro de téléphone, ce qui signifiait que nous avions finalement procédé à son acquisition.

Curran : Je me souviens, j’étais au repêchage à Montréal et Neil Smith m’a parlé en privé, le samedi matin, il m’a dit qu’il croyait être très proche d’acquérir les droits sur Eric, mais il devait d’abord me parler de contrat ; j’ai accepté. À ce point, je transportais avec moi une enveloppe avec tous les chiffres et les montants spécifiques pour lesquels Eric signerait et pour quelles raisons. Nous-nous sommes parlé à l’écart dans un corridor du Forum de Montréal, lors du repêchage, et nous avons abordé les montants d’argent. Je lui ai fait part des chiffres et il m’a dit qu’il n’allait pas débourser autant d’argent pour ses services, et il m’a dit combien il consentirait. Je lui ai dit que je n’étais pas certain que ce serait suffisant pour en arriver à un contrat. Nous avons débattu des conséquences découlant du fait qu’il (Lindros) pourrait ne pas accepter les termes du pacte. Je savais que les Rangers étaient impliqués à fond à ce point précis.

Farwell : Nous pensions que nous avions bouclé la transaction. Nous avons appelé Eric, j’ai sauté dans un taxi et me suis présenté au repêchage.

CHANGEMENT DE PLANS ET DÉPÔT D’UN GRIEF

Snider : Marcel est alors venu dans notre chambre alors que nous nous apprêtions à nous diriger vers le lieu où se tenait le repêchage. Nos recruteurs étaient déjà sur place… Nous étions sur le point de sortir quand il a cogné à la porte et nous a dit, je viens de l’échanger aux Rangers.

Farwell : Jay m’a appelé et m’a dit qu’Aubut reculait, qu’il a tenté de l’échanger à une autre équipe et que c’est là qu’il en était. Il a dit, je ne vais pas au repêchage, je vais prendre une auto pour… il va déposer un grief. En attendant, nous avons réuni notre personnel. Nous pensions que nous avions échangé notre choix, mais nous devions sélectionner.

Snider : J’étais très choqué. Je ne savais pas comment réagir. C’était fou. J’ai téléphoné à mon père (Ed Snider, le propriétaire des Flyers) et je lui ai dit, tu ne vas pas croire cela - Marcel a dit qu’il l’avait échangé aux Rangers. Juste comme ça, aussi heureux qu’il pouvait l’être, du vrai Marcel Aubut. … Notre première réaction a été : « Vous savez quoi? Oublie ça, cet échange est trop compliqué, je ne veux plus rien savoir, oublie ça. » Et puis, je ne me souviens pas si c’était au cours de cette conversation ou s’il a rappelé cinq minutes plus tard, mais mon père m’a dit qu’avant d’aller plus loin, que je devais entrer en contact avec Gil Stein, le conseiller juridique de la ligue : « Tâche de savoir quels sont nos droits. » Je me suis rendu à la séance de repêchage et j’ai rencontré Gil. Je lui ai expliqué notre situation et Gil m’a dit : « Allons voir John » (Ziegler, président de la LNH). Nous sommes allés dans une arrière-salle, avons discuté de la situation et il m’a dit : « Jay vous pouvez mener cette négociation. » Je lui ai répondu, « OK, je vais mener cette négociation. Qu’est-ce que je fais? »

Jim Gregory, vice-président des opérations hockey de la LNH : Ils (Ziegler et Stein) m’ont posé une couple de questions, mais rien de sérieux. Je leur ai simplement dit que Larry Bertuzzi, qui travaillait occasionnellement pour la LNH, était un très grand avocat, il connaissait le hockey et il serait un bon homme pour cette affaire. Ils ont écouté.

Curran : À un moment donné, on m’a dit qu’il avait été échangé aux Rangers de New York et puis on m’a dit… Québec l’a échangé aux Flyers de Philadelphie. Donc, j’ai réalisé qu’il avait été échangé deux fois.

Snider : Je me suis rendu sur le plancher du repêchage et j’ai dit à Neil, n’annonce pas l’échange parce que je suis en train de régler cela. Il avait déjà transigé avec nous, nous l’avons déjà confirmé et nous avons téléphoné à Lindros.

Smith : (Snider) était sur le plancher du Forum et m’a dit : « Neil, n’annonce pas ton échange. » Et j’ai répliqué : « Quel échange? » Il m’a dit : « Votre échange concernant Lindros. » J’ai dit : « Jay, j’ignore si j’ai conclu ou non un échange. » Il m’a dit : « Parce que nous allons en arbitrage car nous avions conclu un échange avec eux. » Je lui ai répondu : « Je suis vraiment fatigué et je vais seulement tenter de diriger notre repêchage. Je n’aime pas ce que nous faisons. »

Snider : Il leva les yeux et il était aussi fâché que moi. Il m’a dit : « Je suis tellement tanné de ça. » Il a levé les yeux en démontrant toute sa déception. Il était épuisé par tout cet épisode, mais son propriétaire poussait très fort pour qu’il complète l’échange. Je suis allé voir Aubut, je lui ai tapé sur l’épaule, supposément très fort. Je lui ai dit : « Nous avions une entente, n’annonce rien, je porte la cause en arbitrage, tu peux aller parler à Ziegler ou à qui tu veux. » Les journaux francophones ont qualifié ma tape : « La frappe. »

Curran : Je suis descendu et j’ai parlé à Neil Smith et à Russ Farwell pour savoir qu’est-ce qui se passait. Évidemment, il y avait une certaine confusion à savoir à qui il appartenait.

Smith : Ce qui est arrivé, et je ne le savais pas à ce moment, mais je l’ai appris à la séance en arbitrage, c’est que Philadelphie avait parlé à Québec et qu’à un moment donné on leur avait dit : « On aura une entente quand je vous donnerai le numéro de téléphone de Lindros pour que vous l’appeliez. » Ils ont effectivement donné le numéro de téléphone d’Eric Lindros à Philadelphie. À la suite de cela, Pierre m’a dit qu’il aimait l’échange au point de vue des joueurs qu’il avait obtenus et m’a dit OK, « vous devez verser un certain montant (d’argent) qui est… », quand je me suis tourné vers Stanley Jaffe. Stanley et Marcel s’était parlé. J’ignore si c’était la veille ou le matin du repêchage, mais nous n’avions aucune idée de ce qui se passait, sauf que nous essayions de conclure l’échange. Ils ne nous ont pas confirmé si l’entente était conclue. J’étais au repêchage et je ne savais pas si l’échange avait été complété.

Snider : Nous avons eu une rencontre et Gil Stein a énuméré une liste d’arbitres qui travaillaient pour la LNH. Il a suggéré le nom de Bertuzzi et personne ne s’est objecté, c’est donc lui qui a été choisi.

Larry Bertuzzi, arbitre : À la suggestion de M. Ziegler, Jim Gregory m’a téléphoné à mon chalet. C’était un samedi après-midi. Je ne savais pas ce qui se passait, car nous n’avions pas de télévision au chalet. Ça semblait vraiment excitant et intimidant à la fois, parce que je n’avais jamais fait face à une telle situation, mais j’estimais que j’avais les compétences pour régler ce dossier.

« JE FORMULAIS MA DÉCISION À MESURE QUE J’AVANÇAIS DANS LE DOSSIER »

Phil Weinberg, avocat des Flyers : Jay ou Russ, je ne me souviens pas très bien lequel, avait laissé un message dans ma boîte vocale à la maison le samedi, journée du repêchage, disant qu’il se passait quelque chose et que je devais le rappeler. J’ai pris le téléphone et je pense que j’ai parlé à Jay qui m’a raconté ce qui se passait et qu’il y aurait une séance d’arbitrage. Je pense qu’ils savaient déjà que Larry Bertuzzi allait être l’arbitre. … La séance d’arbitrage était supposée avoir lieu le lendemain matin et je devais y être aussitôt que possible. J’ai pris l’avion vers 18h ou 19h ce soir-là. Je suis arrivé vers 20h ou 21h. J’ai immédiatement pris la direction de l’hôtel et je suis monté à la suite où tout notre personnel était réuni. J’essayais d’assimiler le dossier aussi vite que possible quand ma femme m’a téléphoné pour me dire que ses eaux avaient crevé et qu’un de nos amis allait l’emmener à l’hôpital. Je lui ai dit que je ne savais pas ce qui se passait vraiment ici. Laisse-moi prendre connaissance du dossier et je te rappelle. J’ai appris que je ne pourrais pas quitter Montréal ce soir-là, car un règlement interdisait tout décollage ou tout atterrissage à l’aéroport après 23h et que l’avion de l’équipe était déjà retourné à Philadelphie. J’étais dans le premier vol commercial le lendemain matin à 6h30 ou 7h. À l’arrivée, je me suis dirigé directement à l’hôpital.

Dans sa saison recrue avec les Flyers, Eric Lindros a récolté 41 buts et 34 passes en 61 matchs. (Photo: Getty Images)

Bertuzzi : Je suis arrivé à Montréal le dimanche matin et je me suis présenté à tout le monde. Je me suis informé à savoir quelles étaient les règles concernant cette problématique? J’ai demandé de connaître les règles concernant les échanges et j’ai questionné comment ce différend devait être réglé. Donnez-moi toutes les directives qui sont déjà en place. Ils m’ont remis une feuille de papier sur laquelle il y avait deux lignes qui disait – et je vais paraphraser –, quand il y a un différend à savoir si un échange a été conclu ou non, le différend doit être soumis au président de la ligue ou si les deux parties sont consentantes, le différend doit être réglé par un arbitre. Point à la ligne. C’était tout ce que j’avais pour commencer mon travail.

Snider : C’était très hostile, car les Canadiens-Français trouvaient que Lindros les snobait et je ne pouvais trouver une firme d’avocats au Québec qui travaillerait pour nous. Aucune. J’ai probablement contacté cinq des meilleures firmes, mais elles ont toutes refusé.

Smith : C’était comme si on se retrouvait dans une vraie cour de justice et que Larry Bertuzzi en était le juge. Québec était représenté par trois avocats, Philadelphie avaient leurs avocats et nous avions le nôtre.

Bertuzzi : Les trois parties étaient représentées. Il y avait 12 avocats, j’ai jeté un coup d’œil dans la salle et je me suis aperçu qu’ils représentaient les juridictions de l’Ontario et du Québec au Canada, et de New York, de Philadelphie et de l’État de l’Illinois aux États-Unis. Et j’ai réalisé qu’il n’y avait absolument aucune procédure légale qui régissait cette instance. J’ai immédiatement soumis cette constatation au conseil et je leur ai demandé de me dire à quelle question ils voulaient que je réponde et quels étaient les paramètres. De plus, je voulais savoir si les trois parties étaient prêtes à en arriver à un processus par lequel nous pourrions aller au fond des choses. Toutes les parties ont répondu qu’elles étaient d’accord. J’ai dit, c’est parfait et j’ai suggéré qu’on prenne une pause de quelques heures. Les gens de New York et de Québec ont dit qu’ils étaient prêts à travailler et qu’ils enverraient une ébauche de l’entente aux représentants des Flyers. On était dimanche après-midi.

Snider : Aubut est arrivé avec des avocats d’un important cabinet et le dirigeant de cette firme avait été ambassadeur aux Nations unies et il était membre de l’Ordre royal du Canada.

Snider : Bill Wirtz (le propriétaire des Blackhawks) nous a prêté son avocat (Gene Gozdecki), qui était à Montréal à titre de gouverneur suppléant pour la réunion du bureau des gouverneurs. Il nous a représentés lors de la première journée de la séance d’arbitrage.

Weinberg : Je participais à une conférence téléphonique dans la salle d’accouchement, dimanche matin. À un moment donné, je parlais avec Jay et ma femme, qui a une très bonne mémoire, m’a rappelé que j’avais dit : « Jay, je ne peux te parler en ce moment, le bébé est sur le point de venir au monde. Je te rappelle dans 20 minutes. » Elle a maugréé et elle m’a lancé : « Je n’ai que 20 minutes pour faire le travail? » Mais la naissance s’est bien déroulée et ma fille est maintenant dans sa troisième année à l’Université Colgate. Elle est venue au monde à 13h et deux heures plus tard, j’étais sur un vol en direction de Montréal. J’étais présent pour le début de la séance d’arbitrage.

Bertuzzi : J’ai reçu un appel de Snider et de Weinberg à 5h (dimanche). Je suis allé les rejoindre et ils m’ont dit qu’ils s’en allaient chez eux. Je leur ai dit quoi? Vous quittez? Ils m’ont répondu, regarde dans quoi ils nous ont embarqués. Québec et New York s’étaient effectivement entendus sur un échange et les gens de Philly ne l’acceptaient tout simplement pas. J’ai pris le déjeuner avec les dirigeants de la LNH (lundi matin) et je leur ai demandé qu’est-ce qu’ils allaient faire, si les parties ne m’acceptaient pas comme arbitre. Ziegler m’a répondu, je vais vous nommer, ils n’auront donc pas le choix. J’ai dit, c’est correct, c’est tout le soutien que j’avais besoin. Je me suis présenté dans la salle à 9h et j’ai dit : « Messieurs, je vous ai donné six, sept, huit, neuf heures pour en venir à une entente et vous avez lamentablement échoué. Voici, ce que nous allons faire. Nous allons prendre une pause de deux heures et je vais écrire moi-même le processus. Je vais vous le présenter et vous aurez deux options : vous allez l’aimer et nous allons procéder ou vous allez le détester et nous allons procéder de toute façon. »

Smith : Nous voulions connaître la vérité. Si Philadelphie avait fait l’échange avant nous, les Flyers devraient obtenir Lindros. Mais s’il n’avait pas eu d’entente avec Philadelphie, Québec devait être libre de l’échanger où il voulait, que ce soit à Philadelphie ou à nous, mais nous savions que ce serait nous.

Snider : Bertuzzi a déclaré que son verdict serait basé sur le bon sens, selon les lois et selon les règlements de la LNH. Sa décision serait basée sur un mélange de lois, car au Québec, la loi est quelque peu différente du reste du Canada. Comme en Louisiane aux États-Unis, leur système juridique est basé sur le système français. Il y a quelques nuances. Il nous a fait savoir que son verdict ne serait pas basé sur un seul système juridique, que d’une manière, il se baserait sur le sens commun.

Bertuzzi : Les audiences ont duré cinq ou six jours – lundi, mardi, mercredi, jeudi et vendredi. Ça s’est terminé samedi matin. Je formulais ma décision à mesure que j’avançais dans le dossier et je ne pouvais consulter personne. Tout se faisait dans le plus grand secret et c’était à la fois le plus grand défi que j’avais eu à relever et l’une des causes juridiques les plus solitaires que j’avais connue. La ligue m’avait fourni un adjoint, Benny Eroclani, qui est devenu un bon ami. Je passais mes temps libres avec le gardien de sécurité fourni par la ligue. Dans un sens, je n’étais pas seul, je pouvais prendre mes repas avec ces personnes, mais d’un point de vue pratique, il y avait une salle remplie d’avocats, une salle remplie de dirigeants de la ligue et ils étaient tous plus âgés que moi. Et c’est moi qui devait prendre une décision et j’étais laissé seul.

Farwell : On était en pleines montagnes russes. … Il y avait des hauts et des bas. Certains jours, on avait l’impression d’avoir fait des progrès, que tout allait bien, alors que certaines journées, c’était tout le contraire.

Snider : C’était horrible. Ce fut l’une des périodes les plus stressantes de ma vie.

Bertuzzi : Durant ces six jours, nous n’avons pas cessé de faire face à d’innombrables embûches. Quelqu’un s’objectait et je leur demandais pourquoi. On me répondait que ce n’était pas comme cela que l’on procédait en Pennsylvanie. Quelqu’un d’autre pouvait dire que ce n’était pas comme cela que l’on faisait à New York, un autre disait que c’était comme ceci que l’on procédait au Québec, et finalement, un autre proclamait que c’était la manière que l’on faisait en Illinois. C’était le genre d’arguments que l’on devait faire face. Nous avons eu une demande de citer les Lindros à comparaître, sauf que je n’avais pas le pouvoir d’assigner une personne. J’ai dû téléphoner à l’avocat des Lindros et négocier leur participation. Alors, quand ils se sont présentés, ils avaient leur propre avocat. De plus, nous devions négocier avec la presse à tous les jours. Nous avions un embargo, mais comme la LNH tenait sa réunion annuelle, il devait y avoir environ 20 journalistes qui sont demeurés toute la semaine et qui faisaient le guet à la porte de la salle.

Une fois, Russ Farwell a tenté de sauter par-dessus la table pour s’en prendre à Marcel pendant qu’il témoigné. Il ne tentait pas de l’attaquer physiquement, mais pendant que je regardais d’un côté, Marcel a commencé à parler en français à l’un de ses avocats, ce qui n’était pas permis. Russ s’en est aperçu, il s’est levé et a littéralement sauté par-dessus la table pour engueuler l’homme.

« On était en pleines montagnes russes. … Il y avait des hauts et des bas. Certains jours, on avait l’impression d’avoir fait des progrès, que tout allait bien, alors que certaines journées, c’était tout le contraire. »
-- Russ Farwell, directeur général des Flyers

Farwell : Ils leur arrivaient de parler en français et on leur avait demandé de ne pas le faire pendant les audiences. … On s’objectait, car on croyait qu’il recevait des conseils. Nous nous sommes tous objecté, puisque, c’est arrivé quelques fois. Je me souviens qu’à un moment donné, la question de la langue était devenue un problème. La tension a monté à quelques reprises.

Bertuzzi : L’un des éléments clés a été quand les Flyers ont relaté les conversations qu’ils avaient eues avec Marcel. Ils ont mentionné que Marcel leur avait dit que personne n’allait parler à Eric tant qu’une entente ne serait pas conclue. À un moment donné, Marcel leur a donné le numéro de téléphone d’Eric pour qu’ils le rejoignent au chalet familial afin qu’ils puissent connaître son intérêt de jouer à Philly. Il nous semblait évident que c’était une belle preuve. Si c’était vrai que Marcel leur avait dit qu’il ne leur donnerait le numéro d’Eric seulement quand une entente serait conclue et qu’il leur donne le numéro de téléphone, on peut comprendre qu’ils s’étaient entendus. Mais la version de Marcel était quelque peu différente à ce sujet, car il prétendait qu’il leur avait donné le numéro de téléphone afin qu’ils puissent s’enquérir de l’intérêt d’Eric avant qu’ils aillent plus loin dans les négociations. C’était la pièce maîtresse de leur argumentation.

Farwell : Il y a eu un moment clé alors que Jay était à la barre, la tension était à son comble. Bertuzzi a demandé : « Est-ce que l’échange dépend de lui, à savoir s’il accepte ou non de signer un contrat avec les Flyers. » Notre avocat s’est immédiatement levé et a demandé une suspension de l’audience à ce moment précis. Jay a dit non, je peux répondre à cette question. Nous nous sommes tous assis et il a répondu à la question. Je pense que ce fut le moment clé de tout le processus.

Snider : Nous n’étions pas vraiment préparés à cela. Nous étions dans une zone grise, car la pire chose qui aurait pu arriver à la LNH aurait été que ça dépendait si on lui faisait signer un contrat ou non, ce qui n’était pas vraiment une bonne chose. Je n’ai pas eu à faire face à cette éventualité et de toute façon, nous n’y avions pas vraiment pensé. J’ai pris une décision instantanée et j’ai dit non, ça ne dépend pas de sa signature. ... Quand j’y repense, j’ai réussi à tout évaluer en quelques secondes. Comment pouvions-nous faire marche arrière? Après tout ce qui s’était passé, l’histoire faisait les manchettes et on était en arbitrage. Si tout d’un coup, nous avions cette éventualité, ce serait un gâchis. Ce serait un gâchis parce que si les noms des joueurs impliqués dans l’échange n’étaient pas encore connus, ils le seraient éventuellement. Nous aurions à vivre avec cela, tant au sein de la ligue, qu’au sein de l’équipe et auprès des amateurs de Philadelphie. Toutes ces éventualités m’ont passé par la tête et j’ai réalisé que je ne pouvais plus faire marche arrière. On complétait l’échange ou on ne le faisait pas, et j’ai pris une décision sur le champ. Je me souviens d’avoir regardé tout le monde et ils étaient estomaqués, autant de mon côté que de l’autre côté. Les yeux de l’arbitre étaient grand ouverts. Il y avait une sorte d’incertitude, sachant que c’était un dossier difficile à négocier. Et j’ai justement réussi à faire tomber cette incertitude.

Weinberg : Nous prenions une chance à ce moment. Si nous gagnions mais n’étions pas capables de faire signer un contrat à Lindros, s’il faisait comme à Québec, alors nous nous retrouvions en manque de joueurs et de choix de repêchage. Nous avons assumé le risque. Jay était décidé à ce point. Il n’était pas question qu’il n’accepte pas de contrat compte tenu de tout ce qu’on donnait en retour.

Snider : Je me rappelle du jour précédant les derniers pourparlers. Phil m’a dit qu’il avait besoin d’être seul… Phil analysait les aspects légaux de base et il est arrivé avec ce principe élémentaire qu’un contrat va d’une offre à une contre-proposition à son acceptation. Si vous lisez la décision, elle revient au fait qu’Aubut m’a téléphoné et que me donner la permission de parler à Lindros signifiait qu’une entente avait été conclue. C’est un principe de base acceptée en loi dans toutes les juridictions. Ça voulait dire qu’un accord valide avait été conclu.

Weinberg : Ce que je voulais débattre, c’est qu’est-ce qui fait un contrat. Dans les termes les plus simples, un contrat existe quand une offre est faite et acceptée. L’acceptation peut se faire de différentes façons, par des signatures ou par des actions quand les deux parties signifient d’une façon quelconque qu’elles ont accepté l’offre. C’est la base légale élémentaire de ce que constitue un contrat. Il y a un peu de divergence dans les lois américaines et canadiennes à savoir comment une acceptation peut être reconnue, Aux États-Unis, il y a une théorie objective de ce qui constitue un contrat et une théorie subjective. L’objective veut que ce soit une personne de l’extérieur qui décide si un contrat a été accepté et la subjective s’en remet plutôt au point de vue de celui qui reçoit l’offre. Le point de vue européen que l’on retrouve davantage dans la jurisprudence au Canada est celui de la théorie subjective. Et aux États-Unis, c’est la théorie objective.

Ce que j’ai été en mesure d’amener comme argument, c’est que par toutes ses manifestations extérieures, Marcel Aubut, qui était la personne acceptant notre offre, a manifesté son consentement, manifesté son acceptation, parce qu’un des points soulevés pendant l’arbitrage était que nous avions voulu discuter avec Lindros pour savoir s’il accepterait de se joindre à nous. Et Aubut avait dit quelque part que s’il nous donnait le numéro, alors l’échange était fait. Il nous a en effet donné le numéro à Jay et nous avons pu lui parler. Nous avons utilisé cet argument.

Ce que j’ai pu démontrer, c’est qu’Aubut, du point de vue canadien sur les contrats, et probablement dans sa propre tête, ne savait même pas vraiment qu’il avait fait un contrat parce que c’était quelque chose de plus subjectif dans sa façon de voir les choses. Dans sa tête, il faisait une enchère mais retenait le consentement et l’acceptation ultimes. Mais cela n’importe pas parce que la règle légale qui doit être appliquée est celle de la théorie objective. Toute personne de l’extérieur qui aurait considéré sa conduite aurait cru qu’un contrat avait été fait, parce qu’on ne peut pas se mettre dans la tête de quelqu’un pour savoir vraiment ce qu’il pense. C’est pourquoi nous avons plaidé cette théorie objective. Quand il a accepté la dernière exigence de notre offre, qui était de nous donner le numéro de Lindros pour savoir s’il voulait jouer à Philadelphie, il répondait à tous les critères de la théorie objective. Ce qu’il pensait personnellement n’importait vraiment pas. Je pense que c’est ce que je voulais souligner.

LA DÉCISION

Bertuzzi : J’ai appelé la LNH le lundi pour leur dire que ma décision était prise. On m’a dit qu’on ne voulait pas la rendre publique immédiatement, qu’il fallait le faire à la télévision nationale. Il y a donc eu cette extravaganza, à 9 heures du matin, une conférence téléphonique avec toutes les équipes impliquées dans quatre villes différentes et j’ai lu ma décision à la télévision nationale, sur TSN et à la radio. Puis a suivi cette monstrueuse conférence de presse.

Smith : Je sais que certains ont crié à la théorie du complot, je ne dirai pas qui mais il y en a qui ont propagé cette théorie, à savoir que Gil Stein avait convaincu Larry Bertuzzi de trancher en faveur d’Ed Snider parce qu’il avait déjà travaillé pour lui

Howard Eskin, WIP 610 AM radio: Il est normal de penser que la LNH va favoriser les Rangers parce qu’elle est établie à New York. On a toujours cette croyance défaitiste que New York obtient tout.

« Je ne savais pas que tout le personnel écoutait à l’extérieur de mon bureau. Quand nous nous sommes mis à crier, j’ai entendu tout le personnel crier à son tour. »
-- Président des Flyers Jay Snider

Weinberg : Je croyais que nous avions raison, que nous étions gagnants. Mais on ne sait jamais. On partait comme des étrangers à un party. Tout le disait avoir une entente, mais pas nous. On était les négligés.

Bertuzzi : Le cas revenait à ceci: si New York et Québec s’entendent pour dire qu’ils ont une entente sur la base de leur conduite, appliquer le même raisonnement aux discussions Québec-Philadelphie revient à dire qu’ils ont dû avoir une entente une heure plus tôt.

Snider : J’avais compris avant même qu’il dise que Philadelphie et Québec avaient conclu un échange valide. Quelques paragraphes m’avaient fait commencer à constater que nous allions gagner. J’ai dû relire mais j’ai tout d’un coup réalisé où il se dirigeait. Je connaissais les arguments de Phil et à mesure qu’il s’expliquait je savais que nous l’avions parce qu’il suivait sa ligne de pensée. Puis nous avons sauté de joie lorsqu’il a confirmé.

Je ne savais pas que tout le personnel écoutait à l’extérieur de mon bureau. Quand nous nous sommes mis à crier, j’ai entendu tout le personnel crier à son tour.

Smith : J’ai été tout à fait assommé quand il a déclaré que le joueur appartenait à Philadelphie en vertu des règles en usage dans la LNH. Tout à fait assommé. Il a dit que sa décision était basée sur ses propres conclusions et je n’avais aucune façon de savoir ce que celles-ci étaient, mais elles concluaient que Québec avait conclu une entente légitime avec Philadelphie en se basant sur les faits, ce que je n’ai ni vu ni entendu durant l’audience. Mais je ne suis pas un expert légal qui note tout.

Gregory : Je ne me souviens pas d’aucun sentiment négatif. J’étais probablement tout simplement heureux de ce que ce soit fini.

Farwell : Je me souviens qu’une semaine ou deux après l’annonce de la signature du contrat, nous avons vendu plus d’abonnements de saison qu’après avoir gagné la coupe Stanley.

BIENVENUE À PHILADELPHIE

Snider : Il y avait beaucoup d’excitation. Même la presse, on questionnait tout ce qu’on avait cédé, mais les médias ont été foncièrement positifs. C’était une belle époque à Philadelphie. Je ne me souviens pas qu’on ait vraiment critiqué l’échange

En 760 matchs dans la LNH, Eric Lindros a marqué 372 buts et 493 mentions d'aide, et il a remporté le trophée Hart comme le capitaine des Flyers en 1995. (Photo: Getty Images)

Gormley : Je me rappelle de lui avoir demandé lors d’une rencontre en tête-à-tête comment il allait réagir à tout ça. Comment il allait justifier ou mériter cet argent, lui qui n’avait pas disputé un seul match dans la LNH. Il m’a répondu: "Soyez sans crainte, je vais mériter chaque cent."

Farwell : Les chandails de Lindros étaient les deuxièmes plus vendus dans la LNH. Seul Lemieux en vendait plus. L’impact était aussi grand que ça. Tous les problèmes de financement du nouvel aréna se sont dissipés d’un coup et nous sommes allés de l’avant.

Gormley : Le jour de la conférence de presse, on remettait des cartes de hockey de Lindros avec un uniforme des Flyers. J’en ai pris une, sans y porter beaucoup d’attention, et environ une semaine plus tard, peut-être moins, j’ai reçu un appel d’un individu qui m’en offrait 500 dollars. Je me souviens d’avoir pensé qu’à l’époque, 500 dollars auraient été fort bienvenus. Nous avions des enfants, nous avions peine à arriver financièrement. Mais je me suis dit que si on m’offrait 500 dollars et que ce gars-là accédait au Temple de la renommée, ça valait peut-être quelque chose. Et s’il allait devenir le meilleur joueur de l’histoire du hockey? J’ai donc gardé la carte évidemment. Je ne sais pas où elle est mais je suis certain qu’elle ne vaut pas cinq dollars.

Snider : J’ai négocié tous les aspects de cet édifice (Wells Fargo Center) avec l’Etat et la ville pendant les deux premières années et demie du développement du projet. Je vous dirai que l’intérêt était énorme pour les meilleurs billets et les meilleurs sièges. Nos téléphones sonnaient sans arrêt. Pour moi, amener Lindros à Philadelphie était rentable financièrement. Sans aucun doute. On a vendu des suites, on a vendu des formules club, on a vendu de la publicité, on a vendu des billets, tout ça à cause de Lindros.

Gormley : Je me souviens de son premier camp d’entraînement à l’Ile-du-Prince-Edouard. L’aréna était toujours rempli.

Farwell : Nous nous étions engagés, nous avions une entente (pour aller à l’IPE) avant l’échange de Lindros. Ils voulaient avoir l’équipe et ils étaient prêts, ils ont même payé une partie des dépenses. Nous pensions qu’il s’agirait d’une expérience unique et nous y avons mis l’effort. Tout était prêt sur place et voilà qu’est arrivée l’affaire Lindros. Soudainement nous amenions la plus grande attraction de la LNH à l’IPE. C’était toute une aubaine pour eux.

Rod Brind'Amour, coéquipier des Flyers : Pour moi, tout ce battage publicitaire était correct. Je me disais que ce gars-là était la vraie bonne affaire, avec sa taille et sa force, sa puissance dans le feu de l’action. C’était le joueur le plus dominant physiquement que je n’avais jamais vu.

Mark Recchi, coéquipier des Flyers : On pouvait le présenter techniquement comme un attaquant de puissance qui pouvait faire les choses comme la plupart des autres. Mais il pouvait faire plus. C’était un gros bonhomme qui pouvait patiner, qui pouvait lancer, qui pouvait faire des passes, qui pouvait être robuste quand il le fallait. Quand vous avez un produit aussi complet chez un joueur de cette taille, capable de faire toutes ces choses, c’est quelque chose de spécial.

Farwell : Bob Clarke a fait ce commentaire qu’il ne pouvait pas le croire. Il n’avait jamais vu un joueur de hockey de 240 livres qui fonçait sur ses adversaires de cette façon. Il a dit qu’il n’avait jamais vu un joueur de hockey qu’on pouvait entendre venir derrière vous.

LE 'BÉBÉ' ARRIVE À QUÉBEC

Gormley : Je n’oublierai jamais le premier match d’Eric Lindros à Québec. Les Flyers y avaient disputé un match préparatoire mais Eric n’était pas là. J’ai assisté au premier match régulier là-bas et ce fut ce que j’ai vu de plus bizarre dans la LNH, avec des tétines partout sur la patinoire. C’était… J’ai vu des choses dans les gradins que je ne pourrais jamais répéter.

« C’était un gros bonhomme qui pouvait patiner, qui pouvait lancer, qui pouvait faire des passes, qui pouvait être robuste quand il le fallait. Quand vous avez un produit aussi complet chez un joueur de cette taille, capable de faire toutes ces choses, c’est quelque chose de spécial. »
-- Mark Recchi, coéquipier de Lindros

Brind'Amour : Durant le réchauffement des objets volaient de toutes parts dans la place. C’était fou. On lui lançait toutes sortes de choses et nous tentions de rester loin de lui. On se demandait ce qu’on allait faire. On ne voulait pas être frappé par des éclats d’obus. C’était sauvage.

Recchi : Nous étions inquiets mais on l’a bien protégé, aussi bien l’organisation que la direction de l’aréna. Mais il y a toujours des gens stupides.

Brind'Amour : Il y avait eu beaucoup de cas semblables mais celui-là était différent parce que je pense que c’est la première fois qu’un seul joueur était impliqué. Vous êtes toujours l’équipe qu’on déteste. Mais quand il s’agit d’un seul joueur qu’on haït autant et que c’est votre coéquipier, ça devient quelque chose de surréel.

Recchi : Nous avons adoré ça. Qu’il ait marqué une couple de buts après tout ça, c’est ce que souhaite tout joueur. Il s’est présenté et il a disputé un excellent match.

Farwell : A ses débuts il n’y a eu aucun problème. Eric avait vraiment beaucoup de maturité. Il ramassait chaque addition et il a fait beaucoup de choses comme les joueurs vétérans. Il s’est très bien comporté. Je n’ai passé que deux ans avec lui et j’ai compris plus tard qu’il y avait d’autres problèmes. Mais le temps que j’ai été là en même temps que lui, encore jeune, il se comportait bien.

Snider : Ca regardait bien au début. C’aurait été formidable s’il avait eu une carrière de 20 ans et atteint le niveau élevé qu’on avait prévu. Il l’a atteint par moments et prouvé qu’il avait les capacités, mais pour une raison quelconque il ne s’est jamais maintenu régulièrement à ce niveau.

Contactez Adam Kimelman à akimelman@nhl.com. Suivez le sur Twitter: @NHLAdamK

 

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