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Première partie: Manon Rhéaume a brisé la barrière du sexe

dimanche 2012-09-23 / 6:00 / 92/93 - La meilleure saison?

Par Arpon Basu - Directeur de la rédaction LNH.com

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Première partie: Manon Rhéaume a brisé la barrière du sexe

Pour plusieurs la saison 1992-93 a été une des plus palpitantes de la longue et belle histoire de la Ligue nationale de hockey. Ce ne sont pas les moments mémorables qui ont manqué, avec l'arrivée de deux équipes d'expansion, la soudaine domination des joueurs européens, les exploits héroïques de Mario Lemieux, le tout couronné par la dernière conquête de la Coupe Stanley par le Canadien. A l'occasion du 20e anniversaire de cette remarquable saison, LNH.com reviendra tout au cours de l'année sur les moments les plus marquants en se demandant si ce ne fut pas en effet la plus grande de l'histoire de la LNH.

Le 23 septembre 1992, Manon Rhéaume est devenue la première femme à prendre part à un match d’une équipe professionnelle majeure en Amérique du Nord en gardant le filet du Lightning de Tampa Bay pendant une période d’un match préparatoire contre les Blues de St. Louis. Lors du tout premier match local de l’histoire de la concession et face à un adversaire misant sur plein de vétérans, elle a repoussé sept des neuf lancers dirigés vers elle et quitté le match après une période à égalité 2-2.

Même si elle n’a jamais joué dans aucun autre match de la LNH, et même si c’était surtout pour générer de la publicité, sa présence au camp d’entraînement du Lightning a grandement aidé la cause du hockey féminin et inspiré toute une génération de jeunes filles à s’intéresser au hockey, un phénomène dont la progression n’a pas cessé depuis 20 ans.

Rhéaume est aujourd’hui une mère qui accompagne ses deux garçons dans les arénas du Michigan pendant qu’ils poursuivent leurs propres rêves dans le hockey. Et elle a créé la Fondation Manon Rhéaume visant à aider les femmes à réaliser leurs objectifs dans le sport.

A l’occasion du 20e anniversaire de ce premier match historique, LNH.com effectue un retour sur ce grand moment de l’histoire du sport.

PREMIÈRE PARTIE : LES ORIGINES

Manon Rhéaume, gardienne, Lightning de Tampa Bay

(Photo: Lightning de Tampa Bay)

« J’ai pris part à un (seul) match de la Ligue de hockey junior majeur du Québec, avec les Draveurs de Trois-Rivières, mais j’étais le troisième gardien et je m’entraînais avec eux à l’occasion l’année que j’ai joué junior A à Louiseville. J’étais l’auxiliaire de Jocelyn Thibault lors de ce match, si je me rappelle bien, et nous avions une grosse avance. Mais quand l’autre équipe a commencé à remonter, l’entraîneur m’a jeté un coup d’œil et m’a envoyée sur la patinoire. Je pense avoir complété la deuxième période et commencé la troisième mais j’ai reçu un lancer frappé qui a brisé mon masque. La cage a brisé et j’ai été coupée à l’œil. Je pouvais à peine voir parce que j’avais du sang dans l’œil, mais je ne savais pas que j’étais coupée à ce moment et je me demandais ce qui se passait. Je suis restée devant le filet jusqu’au coup de sifflet puis j’ai retiré mon masque. Le sang coulait de partout. J’ai dû quitter le match pour recevoir des points de suture. »

Phil Esposito, directeur général , Lightning de Tampa Bay

« J’étais à Montréal pour voir des espoirs. Nous sommes allés à ce match junior B (en fait, junior A) et on a voulu me montrer un joueur. J’ai vu ce gars-là et je ne l’ai pas trouvé très bon. J’ai dit que j’aimais le petit gardien. Je ne savais pas qu’il s’agissait d’une femme, pas plus que mes dépisteurs, lorsque j’ai dit que je voulais parler à ce gardien parce que j’y trouvais un petit quelque chose. Elle s’est donc présentée devant moi. Je suis presque devenu dingue. J’ai dit: 'O mon Dieu, elle est splendide. Qui est cette fille?' On m’a répondu que c’était le gardien. »

Rhéaume

« J’avais fini ma carrière junior et je travaillais à RDS pour payer mes études à l’université. Ma première assignation a été le repêchage (de 1992) à Montréal. Je devais aider à réaliser des entrevues. C’est alors que Jacques Campeau (un dépisteur du Lightning) m’a présenté à Phil Esposito en lui mentionnant que j’étais la fille de la vidéo. C’est à ce moment-là que Phil m’a demandé si je voulais participer au camp d’entraînement. »

Esposito

« Je lui ai demandé si elle voulait venir au camp d’entraînement. Là, tout de suite, comme ça. Elle a répondu: 'Vraiment?' J’ai dit: 'Oui, tu es invitée. Viens au camp.’ Je l’ai prévenue qu’il n’y avait rien de garanti et que je ne pensais pas qu’elle allait jouer dans la LNH, mais que peut-être dans la East Coast League ou la Ligue américaine… C’est ce qui est arrivé. L’ai-je utilisée? Absolument. Pour obtenir de la publicité et tout ce qu’il fallait pour notre concession. Et à l’ouverture du camp d’entraînement, nous avons eu CBS, NBC, ABC et CBC. »

Cammy Clark, journaliste assignée à la couverture du Lightning, St. Petersburg Times (actuellement avec le Miami Herald)

« Espo était conscient qu’il avait un marché vierge pour le hockey et il a été brillant comme vendeur. Il y aurait eu de l’excitation, peu importe, parce que c’était une nouvelle concession, mais elle a ajouté cette couche extra qui en a fait une affaire d’intérêt national. »

Rhéaume

« À vrai dire, je me fichais pas mal de ses intentions. On m’avait si souvent dit non parce que j’étais une fille. La première année où un entraîneur m’a donné la chance de jouer en classe AA était un niveau bantam. J’ai fait deux ans de bantam AA à la suite de quoi tous les gardiens de la ligue ont été invités à un camp d’entraînement midget AAA, sauf moi. On me disait qu’on ne voulait pas de fille à ce niveau. J’ai donc dû prendre un chemin différent. Mais si vous ne passez pas par le midget AAA au Québec, oubliez le junior majeur. J’ai donc dû prendre une autre route pour y arriver et ç’a été très difficile. Alors quand quelqu’un m’offrait une chance, je ne me demandais pas vraiment pourquoi. »

SAISON '92-93: MANON RHÉAUME

Deuxième partie: Rhéaume se présente au camp d'entraînement

Par Arpon Basu - Directeur de la rédaction LNH.com
L’histoire de Manon Rhéaume, qui a brisé la barrière du sexe au hockey il y a 20 ans. LISEZ

Clark

« Nous nous sommes rencontrées de façon informelle au cours de cet été et j’ai pu l’interviewer pendant quelques heures à Montréal. Elle a parlé un peu de tout, de sa vie personnelle, de ses craintes de descendre à Tampa; à cette époque elle avait reçu une offre de 75 000 $ pour poser dans Playboy.

« Elle est toute petite, ce fut ma première impression. Elle était plus petite que moi. J’ai joué au basketball à l’école et je mesure 5 pieds 8 pouces, mais je pense qu’elle ne mesurait que 5 pieds 6 pouces et pesait 135 livres et je n’avais aucune idée de la façon dont elle allait réagir sur la glace face à un groupe de gros bonhommes.

« Elle était très humble. Elle n’avait vraiment pas la grosse tête. Son anglais était très limité et je ne parle pas français, notre vocabulaire restait donc très simple. Mais je pense qu’elle était extraordinairement calme. J’aurais été terrifiée mais je ne l’ai pas sentie craintive. Je pense que dans son cas c’était surtout qu’elle ne savait pas à quoi s’attendre et je crois que ça l’a peut-être aidée un peu. Si elle avait vraiment su dans quoi elle s’embarquait, je pense qu’elle aurait été terrifiée. »

Rhéaume

« Il y avait deux genres de réaction. Des gens me demandaient si je ne craignais pas de mal paraître mais d’autres me supportaient totalement. Je me suis entraînée très fort cet été-là pour me présenter au camp en bonne forme. Mais lorsque j’y suis arrivée, ça n’a certainement pas été facile. Il y a alors deux choses que je me suis dites. La première c’est que je ne voulais pas vivre avec des regrets toute ma vie. La deuxième c’est que si les gens disaient qu’on m’avait invitée seulement parce que j’étais une fille, c’était à moi de faire mes preuves. C’est une chose d’être invitée, c’en est une autre d’aller sur la glace et de s’entraîner avec toute l’attention qu’on me portait. J’avais beaucoup de pression et je pense que les gens oubliaient ça. Je devais bien jouer pour que ni l’équipe ni moi n’aient l’air fou. »

Clark

« J’avais entrepris ma carrière peu de temps auparavant et j’étais aussi une sorte de pionnière dans le journalisme sportif. Je me souviens d’être entrée dans un vestiaire de la NFL exactement au même âge qu’elle avait et d’avoir été complètement terrifiée d’être une femme dans un univers masculin. C’était un milieu hostile aux femmes à cette époque. Pour une femme, être impliquée dans le sport professionnel était loin d’être aussi bien accepté qu’aujourd’hui. »

Terry Crisp, entraîneur-chef, Lightning de Tampa Bay

« Travailler avec Phil (Esposito) chaque jour était une aventure. Chaque matin en se levant on se demandait ce qu’il allait faire cette fois. Quand il l’a amenée, j’ai dit 'Qu’est-ce que c’est ça? Que fais-tu là Phil? Nous sommes dans la LNH!' »

Esposito

« Lui et mon frère (le directeur général adjoint Tony Esposito) n’étaient pas vraiment contents… 'Es-tu devenu fou?' qu’ils m’ont demandé. J’ai répondu que nous étions une équipe d’expansion, que nous n’allions pas gagner de toute façon et que nous avions besoin de publicité. Pourquoi pensez-vous que j’ai repêché Brent Gretzky en troisième ronde? Nous devions mettre des spectateurs dans l’aréna. Je me disais qu’une fois attirés, ils allaient revenir. J’ai fait ce que je devais faire. »

Rhéaume

« Il n’y a eu foncièrement aucune interaction entre lui (Crisp) et moi. Selon ce que j’ai compris depuis, il n’approuvait pas vraiment ma présence. C’est ce que j’ai entendu dire par la suite, mais il ne m’a jamais rendu la vie misérable tout comme il ne me l’a pas rendue plus agréable. Il faisait simplement son travail d’entraîneur et il ne m’a jamais vraiment adressé la parole. Il n’était pas du tout méchant avec moi. Je ne savais même pas qu’il n’approuvait pas de me voir là. C’est seulement lorsque j’ai entendu des entrevues de Phil Esposito par après que j’ai découvert qu’il ne voulait pas de moi. Mais il ne m’a jamais fait sentir que ma présence n’était pas désirée. Ca faisait mon affaire parce que je ne voulais pas me sentir différente de tous les autres sur place. »

Clark

« Espo l’a de toute évidence amenée pour faire un coup publicitaire. C’était brillant de sa part. Il avait une équipe de poids plume composée de ce que nous appelions un tas de rejets, il n’y avait donc personne pour attirer les foules. C’est elle qui constituait la grosse attraction, et tous les journaux, les stations de radio et de télévision étaient là. Et pas seulement pour le marché local, mais le national aussi, et tout le monde venu du Canada. David Letterman avait téléphoné. C’était énorme. C’était difficile pour elle parce que son temps ne lui appartenait plus. En plus elle ne parlait pas très bien anglais, ce qui l’handicapait. Elle était bousculée dans toutes sortes de directions sans compter qu’elle ne voulait pas avoir l’air fou devant le filet. »

« On m’avait si souvent dit non parce que j’étais une fille... J’ai donc dû prendre une autre route pour y arriver et ç’a été très difficile. Alors quand quelqu’un m’offrait une chance, je ne me demandais pas vraiment pourquoi. » -- Manon Rhéaume

Wendell Young, gardien de but, Lightning de Tampa Bay

« Je crois qu’elle a fait un excellent travail, elle a fait beaucoup mieux que n’importe quel mâle qui aurait suscité autant d’attention. Elle atteignait une nouvelle frontière, elle avait tout le poids des femmes au hockey sur ses épaules. Toutes ces personnes qui l’avaient à l’œil, nous n’aurions jamais eu une telle couverture médiatique si elle n’avait pas été là. Je lui en ai souvent parlé, il fallait voir chaque jour toutes ces demandes pour elle. Un nombre ahurissant de personnes la réclamaient. Mais elle a contrôlé la situation de façon incroyable. Elle s’est comportée en professionnelle et a traité tout le monde de cette façon. Pour elle ça faisait partie de son travail. Elle s’est présentée au camp comme tout le monde en visant un poste. Mais elle avait cette dimension supplémentaire à s’occuper et elle l’a bien fait. Mais une fois sur la patinoire, elle ne pensait plus qu’au hockey. »

Peter Taglianetti, défenseur, Lightning de Tampa Bay

« En cette première année d’expansion, nous sommes tous là sans savoir ce qui nous attend. On connaissait tous Phil et Tony Esposito, Terry Crisp et Wayne Cashman (un entraîneur adjoint) étaient aussi sur place, c’étaient tous des hommes de hockey, mais on savait que ce serait une situation difficile, les équipes d’expansion en arrachent tout le temps. Aboutir en Floride était encore plus difficile parce que s’il y avait des gens du Nord qui connaissait le hockey et s’y intéressait, il fallait aussi convaincre les Floridiens d’origine et pour ce, il fallait obtenir de l’espace dans les journaux et du temps à la radio et à la télé. On a donc tous compris que la venue de Manon était un coup de publicité. On a aussi réalisé qu’elle se trouvait dans une situation difficile et nous avons essayé de bien agir avec elle. Les médias ne la lâchaient pas, elle ne pouvait aller nulle part sans être suivie par 30 ou 40 personnes. Il nous est arrivé de l’accrocher et de la pousser dans un de nos véhicules pour qu’elle puisse se sauver. C’était très difficile pour elle. »

Rhéaume

« Le jour de mon arrivée, j’avais déjà une pile de messages de partout dans le monde, pas seulement du Canada et des États-Unis, de partout! Je recevais chaque semaine des demandes d’entrevue pour des émissions de télévision que je ne connaissais pas du tout. Je ne savais même pas qui était David Letterman. Maintenant que je vis aux États-Unis, je me dis: ‘Wow, j’ai participé à cette émission, c’est gros!’ Mais j’étais encore jeune, je venais du Québec et je n’avais jamais regardé cette émission. Je n’avais aucune idée des émissions de télé américaines et des médias. C’était vraiment imposant, le Today Show, Good Morning America, 20/20, toutes ces émissions que je ne peux croire à quel point c’est gros et qui voulaient m’avoir.

« Ma principale préoccupation en attirant toute cette attention était que je ne voulais pas être traitée différemment des autres joueurs. Je ne voulais pas qu’un exercice soit interrompu parce qu’un caméraman voulait sauter sur la glace pour moi. Alors autant l’équipe aimait ce qui se passait parce que c’était une formidable publicité, autant je voulais être considérée comme les autres. C’est ce que j’ai trouvé le plus difficile, pas d’accorder des entrevues, mais d’essayer d’être comme tous les autres. »

Young

« Je pense que tout le monde a très bien pris la chose. Plus il y a de médias, même si c’est pour quelqu’un d’autre, plus on assiste à vos matchs et à vos séances d’entraînement. Les gars l’ont donc bien acceptée et tous l’ont traitée comme un des boys, un des joueurs, et il n’a pas fallu beaucoup de temps à Manon pour prouver qu’elle méritait d’être au camp. »

 

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